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1988 : la deuxième guerre d’Algérie

lundi 10 novembre 2008, par Courant Alternatif

La reprise récente des attentats en Algerie et les manoeuvres du président Bouteflika pour obtenir par une reforme constitutionnelle l’autorisation de se présenter une troisième fois augure un avenir sombre pour le peuple algérien pris entre un terrorisme endémique et une dictature qui reste déterminer à conserver coûte que coûte le pouvoir. Pour comprendre la situation il paraît pertinent de replonger dans le passé. En effet nombre de thématiques toujours présente en Algérie trouve leurs origines dans les manifestations du 5 octobre 1988, début de ce que certains ont nommer la deuxième guerre d’Algérie.


Octobre 88 :
le déroulement des événements

L’explosion populaire d’octobre 1988 à été précède pendant tout l’été 1988 de mouvement de colère dans plusieurs villes du pays (Tazmait, Mostaganemem, Bejaia, Sétif...) mais aussi par des mouvement de grèves dans plusieurs entreprises du pays. Ces signes avant coureurs culminent avec l’appel dès la fin du mois de septembre à une grève générale par L’Union generale des travailleurs algériens (UGTA) le principal syndicat pour le 5 octobre 1988. La situation sociale est catastrophique. Le contre coup de la crise pétrolière de 1986 a provoqué un effondrement des prix des exportations gazières et pétrolières algérienne. L’inflation explose et les produits de premières nécessité viennent à manquer sur les marchés. Le 19 septembre le président Chadli dont le mandat prend fin dans deux mois (l’élection présidentielle est prévu au mois de novembre) revient de deux mois de vacances et le teint hale tient un discours hallucinant aux cadres du FLN réunit pour l’écouter au palais des Nations. Il dénonce la corruption qui gangrène le pays et demande au peuple de « prendre ses responsabilités »

Le mardi 4 octobre, dès le début de la journée une angoisse règne sur Alger, des tracts ont circulé la semaine précédente annonçant le rendez vous du 5, on a pu même apercevoir des peintures sur les murs de la ville appelant à la manifestation du lendemain. Dans la soirée des manifs éclatent dans le quartier de Bab el Oued. Cette nuit là les premières barricades sont dressées, les heurts avec la police sont très violents et durent jusqu’à l’aube, les premières arrestations ont lieu.

Le 5 octobre le mouvement s’étend aux autres quartiers de la capitale (El biar, Belcourt....) les manifestants ravagent tout sur leurs passages et plus particulièrement les symboles et lieux du pouvoir de l’Etat FLN (ministère de l’éducation nationale, ministère de la jeunesse et des sport, commissariat etc...) des ministres échappent de peu au lynchage et de nombreux magasins sont pillés. Curieusement les forces de l’ordre sont quasiment absentes et laissent faire les destructions. Pourtant lorsqu’elles interviennent, elles le font avec brutalités et les premiers morts sont relevés.

Le 6 octobre de grosses manifestations et de violents accrochages ont lieu vers 10h dans le centre ville. La police et des francs tireurs tirent sur les émeutiers. Devant l’ampleur du mouvement l’état de siège est instauré dans Alger et dans l’Algerois et l’armée encercle les quartier populaires et protège les quartiers résidentiels dès le début de l’après midi selon un plan bien préparé. Le bilan des morts et des arrestations s’alourdit d’heure en heure dans tout les quartiers de la ville, l’armée n’hésitant à mitrailler les manifestants pour se dégager.

Le vendredi 7 octobre la première nuit d’état de siège est relativement calme et le couvre feu globalement respecte. Deux énormes manifestation partent après la prière du vendredi mais elles sont rapidement disperse par les imams. Pourtant dans l’après midi la révolte s’étend a d’autres régions du pays (Oran, Mostaganem, Guelma entre autre). L’armée intervient alors bien que l’état d’urgence ne soit pas déclaré dans ces secteurs. A Alger le couvre feu est avancé a 22h et les militaires se déploient dans Bab el Oued.

Le 8 octobre des manifestations éclatent de nouveau dans la ville blanche, l’armée riposte violemment et les observateurs notent la recrudescence de francs tireurs. Vers 23h le ministre de l’intérieur intervient enfin pour reconnaître l’ampleur du soulèvement populaire.

Le dimanche 9 les arrestations continuent de plus belle et les médias officiels annoncent que le président s’adressera à au pays le lendemain.

Le lundi 9 octobre à l’appel d’Ali Benhadj, un des leaders islamistes des milliers de personnes se rassemblent à Belcourt pour se diriger vers Bab el Oued. Au niveau du siège de la direction Générale de la Sécurité Nationale des coups de feu éclatent, l’armée réplique en faisant feu sur la foule faisant au moins quarante morts. Le soir l’appel au calme de Chadli Bendjedid et la cruauté de la répression, (on dénombre officiellement 179 morts mais on relève au moins 500 victimes, des milliers d’arrestations et la pratiques systématique de la torture) font retombés la tension. C’est le début du second épisode.

Le soulèvement n’a malheureusement pas trouver d’autres formes que la rue comme lieu d’expression son origine se situe dans :

  • les inégalités sociales plus exactement dans le contraste entre les privilèges, le confort indécent et le luxe d’une classe de dominants liée au pouvoir qui vont de pair avec la dégradation des conditions de survie de la majorité du peuple algérien
  • l’inflation qui se traduit par l’envol du prix et la pénurie des produits de premières nécessités et la stagnation des salaires.
  • la faillites du système éducatif qui jettent a la rue des milliers de jeunes les hittites, appelés ainsi a cause de leurs manies de tenir les murs toutes la journée (a cette époque 20% de la population algérienne à moins de 25 ans).

    La nature
    du pouvoir algérien

Pour comprendre l’enchaînement et la suite des événements il faut saisir la nature du pouvoir algérien. Celui se concentre en trois pôles l’état-parti, l’armée, et les services secrets. Chacune de ces entités se divise elle même en plusieurs groupes où rivalités et intrigues se déroulent dans les coulisses pour contrôler tel ou tel secteur de la société algérienne c’est a dire tel ou tel source de confortables subsides. Le commerce extérieur et donc les importations sont en effet entièrement contrôle par les autorités il y ainsi le général du médicament celui des voitures etc, c’est donc à une dictature militaro mafieuse à laquelle on a affaire.
Elle trouve son origine et son personnel dans les structures qui menèrent le combat contre le colon français. On peut déjà noté que le Front de Libération Nationale (comme l’indique son nom) ne présentait pas un visage uni. On y retrouvait des partisans d’un respect des différentes composantes de l’Algérie, ceux d’une arabisation totale du pays ou encore les tenants d’une révolution socialiste. Cependant l’opposition principale a lieu entre les maquisards et l’armée des frontières l’ALN. L’état major de cette armée est composés en grande partie de militaires qui ont deserté l’armée grançaise, les « enfants de troupes », ainsi en est il de Chadli et de Zeroual deux hommes qui seront président de la Republique algerienne. Mais même à l’interieur de l’ALN des clans existent il s’agit de gradés qui se regroupe autour d’un homme ou d’un territoire (par exemple le groupe d’Houari Boumedienne appelé le groupe d’Oujda, du nom de la zone que commandait Boumedienne sera la cheville ouvrière du coup d’état contre Ben Bella, Abdelazziz Bouteflika l’actuel président en étatit un des pilier) ou bien encore de services spéciaux comme par exemple le MALG, les services de contre espionnage du FLN. Ces clans se renforceront lors de la première partie de l’histoire contemporaine algérienne notamment par les différentes formations que ces colonels effectueront au sein du KGB pendant les années 70.

L’opération d’octobre visait à faire d’une pierre plusieurs coups : créer un climat d’horreur pour rendre inenvisageable le maintien du système tel qu’il perdure depuis 1962 ; torpiller les échéances prochaines (les élections présidentielles de novembre ) et imposer Chadli comme seul interlocuteur possible pour assurer le basculement promis vers la « démocratie » ; frapper les esprits et rappeler qui sont les maîtres de l’Algérie ; briser les reins de ceux qui ambitionnerait de se présenter comme une alternative politique dans le futur ; canaliser et annihiler la révolte de la population, de sorte que le simulacre de « democratie » puisse se dérouler sans encombre (les élections municipales puis législatives).

Seul hic la violence de la repression provoque un choc à l’étranger comme à à l’intérieur. A ceux qui douterait du bien fondé de ces hypothèses et soupçonnerait dans ces constations une vision quelque peu paranoïaque on ne peut que les inviter a se pencher sur l’histoire du pouvoir algérien, son organisation clanique ainsi que la froideur que celui ci à pu démontrer dans l’élimination de ses opposants ( de l’assassinat de Krim Belkacem en 1966 à l’enlèvement meurtre d’Ali-André Mecili en 1986) démontre que celui n’a jamais reculé devant les moyens pour assurer sa perennité.
Enfin l’attitude de l’armée, le déroulement et l’ampleur du plan de répression avec la planification de la torture et la neutralisation de la Kabylie (Saïd Sadi et trois de ses compagnons seront convoqués des le 8 octobre à la présidence achève de consolider cette interprétation des événements.

La deuxieme partie du plan peut se mettre alors en place.

Le plan du clan Belkheir

Première phase : la pseudo mansuétude des massacreurs d’octobre. Le 31 octobre 1988 le président Chadli ordonne la remise en liberté provisoire de tout les détenus arrêtés durant les émeutes. Le 3 avril 1989 l’assemblée adoptera deux lois d’amnistie confirmées par la loi du 29 juillet 1990 qui prononce une amnistie pour « les responsables de crimes et délits contre les personnes et les biens commis lors d’attroupements violents » couvrant la période d’avril 1980 jusqu’au événements d’octobre 1988. Pour être sur qu’il ne se trouvera personne pour la contester les lois d’amnisties seront conçues pour profiter dans un amalgame cynique mêlant innocents et coupables aux islamistes déjà condamnés (dont un certains nombre vont alors servir d’indics pour la Sécurité Militaire-SM) aux exilés, aux victimes d’octobre et bien sûr à leur tortionnaires.

Deuxième phase la réorganisation de la SM et la mise en place des acteurs pour l’endiguement des réformes. Larbi Belkheir (chef du cabinet de la présidence et parrain de l’Etat parallèle) le vrai maitre du jeu place à la tête des services deux fidèles Mohamed Mediène dit Toufik et le général Mohamed Betchine. Ils agiront à la fois comme des serviteur zélés mais aussi comme des paravents à l’action du chef de cabinet. Pour parer les reformes d’un vernis « démocratique » un référendum est organisé le 3 novembre et recueille officiellement 92% des suffrages. Le 27 novembre le 6eme congres du FLN est convoqué. Enfin le 22 décembre 1988 Chadli Bendjedid candidat unique à sa succession est réélu avec 81% des voix. Le changement dans la continuité, le succès de l’opération d’Octobre est totale.

Kasdi mersbah est nommé le 5 novembre 1988 premier ministre, c’est un homme à poigne mais sans réel pouvoir sur les vrai rouages de l’état algérien c’est donc l’homme parfait qui lorsqu’il ne sera plus utile pourra être évincé sans trop de difficulté.

Si les crimes d’octobre sont suivis d’un silence assourdissant de la part des officiels français, il est un domaine qui connaît un nouvel essor : celui des échanges commerciaux. Mitterand après avoir salué la réélection de Chadli reprend le bal des discussions franco algériennes ainsi dès le 8 janvier la France accorde un crédit de 7 milliards de francs, GDF s’accorde pour relever le prix d’achat du gaz, Accor prend l’engagement de construire une vingtaine d’hotel dans le pays et Total obtient l’autorisation d’exploration pétroliere sur le sol algérien se positionnant pour l’exploitation du champ gazier de Hamra dont les réserves sont alors estimé a plus de 100 milliards de mètres cubes. Tout ces accords sont confirmés par la visite en grande pompe les 9 et 10 mars 1989 de Mitterand. Les vannes financières sont alors ouvertes.

Il faut désormais calmer l’effervescence démocratique qui a pris le pays à l’annonce des reformes annoncés. Le 11 février 1989 soit deux semaines avant l’adoption de la constitution sanctionnant la fin du régime socialiste a parti unique et autorisant la création d’association a caractère politique le leader kabyle Said Saidi prend tout le monde de vitesse en annonçant la création du Rassemblement pour la Culture et et la Démocratie (RCD) il ne fait qu’officialiser l’existence clandestine d’une structure qui existe depuis plus d’un an mais qui est ignoré des militants de base. Malgré ses dénégations répétées, il est clair que la volonté de Saidi et du RCD est de doubler au poteau les autres leaders de l’opposition comme par exemple Hocine Ait Ahmed dont le retour d’exil menace sérieusement les prétentions de Saidi à incarner seul l’opposition. Le 18 fevrier Ali Benhadj et Abassi Madani font part de leur volonté de former un parti politique, la création du Front Islamique du Salut (FIS) ne sera officialisé que le 10 mars et ne recevra l’agrément officiel (c’est a dire l’autorisation du pouvoir) que le 22 août mais nous y reviendrons. Puis l’avalanche des partis, le Mouvements des Ecologistes Algeriens, l’Organisation Socialiste des Travailleurs qui deviendra le Parti des Travailleurs (la structure trotskyste de Louisa Hannoun) etc... lance la valse des sigles et des étiquettes, un éclectisme brouillon qui dissimule mal le fait que plusieurs de ces organisations sont des initiatives directs de la SM.

L’armée se retire quant a elle ostensiblement du champ politique. Complètement discréditée par la répression d’octobre elle opère en fait un retrait tactique, qui valide et présente la mutation en cours comme démocratiquement valable. La démarche est non seulement nécessaire mais aussi utile car elle masque le fait que le clan Belkheir contrôle ce qui reste le coeur du pouvoir réel à savoir la direction de la SM et de l’Etat-major.

Le coup de force d’Octobre à donc permis un ravalement de façade du pouvoir, la présence de Kasdi Merbah est donc devenu inutile voir gênante. On va donc se débarrasser de lui ce qui sera fait le 9 novembre 1989, trois jours seulement après ... avoir signé la déclaration d’agrément du FIS. Kasdi Mersbah aura donc été le chef d’un gouvernement dont le rôle aura été de bloquer toutes les initiatives de la société algérienne mais de toutes les mesures prises c’est la légalisation du FIS qui pèsera le plus lourd. Car c’est la phase ultime du plan de la mafia algérienne trouver un bouc émissaire, une ultime figure repoussoir pour justifier de son maintien au pouvoir, mais ceci est une autre histoire.

La liberté politique espérée par le peuple algérien aura donc vécu peu de temps. Il en résulte un profond dégoût et une méfiance accrue de la politique et de ceux qui prônent les voies institutionnelles pour transformer la société algérienne. Cependant les formes qu’on pris la révolte d’octobre, les manifestations populaires et l’émeute comme concrétisation du ras le bol se sont renouvelées dans les différents mouvements sociaux ces derniers années (comme lors des révoltes de Kabylie par exemple).

Il reste donc l’espoir que la commémoration de ces vingt années des massacres d’octobre les remettront aux goût du jour.

Jean Mouloud, REIMS

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