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Courant alternatif 285 - décembre 2008

Le foot lave plus blanc, et la patrie colore.

mercredi 26 décembre 2018, par admi2


Le foot lave plus blanc, et la patrie colore.

La prolifération de drapeau français aux fenêtres et dans les « fan-zones » lors de la Coupe du monde de football a suscité des questionnements lors des Rencontres du Quercy. Faut-il voir dans cet affichage tricolore une propagation du nationalisme, ou la simple expression d’une liesse populaire autour d’une équipe de foot ?

Selon les vexillologues (spécialistes des drapeaux !), les français entretiendraient un lien ambigu avec leur oriflamme, alternant selon les périodes la ferveur ou la détestation. Par ailleurs, la France n’est pas vraiment une terre de football : le pays compte péniblement 2 millions de licenciés quand l’Allemagne dépasse régulièrement les 7 millions, et il n’y aurait que 40% de la population à s’y intéresser.
Alors, si une vague bleu-blanc-rouge vous a semblé déferler sur nos villes et nos campagnes, il s’agit peut être plutôt d’une sensibilité exacerbée aux couleurs nationales, que d’un véritable phénomène de masse. Ainsi, lors d’une enquête sur le pavoisement comparé d’une petite ville du Nord et de sa voisine frontalière Belge, le quotidien Le Parisien concluait que le français avait le drapeau prudent, contrairement à son voisin belge préoccupé de supporter son équipe nationale à grand renfort d’étendards noir-jaune-rouge pour mieux oublier les tensions entre wallons et flamands (1).
Mais si les français ne sont ni les supporter de foot bêtifiés que l’on suppose, ni les chauvins affichés que l’on croit parfois, d’où vient cette impression de submersion tricolore ?

Enjeux d’un symbole

Le drapeau bleu blanc rouge, issu des cocardes des révolutionnaires de 1789, apparait tel quel sous la convention (1794) puis disparait sous l’Empire et la restauration. Il ne revient vraiment qu’en 1830, brandi comme symbole républicain par les révolutionnaires de juillet (2) qui parviendront à l’imposer comme emblème de la France de Louis Philippe, réconciliant ainsi la nation avec la Monarchie. C’est aussi pourquoi les insurgés de 48, préconiseront le drapeau rouge comme nouveau symbole de la République, et qu’il faudra la verve enflammée d’un Lamartine (3) pour emporter l’assentiment pour le drapeau Tricolore enfin devenu symbole de « La » République
Et c’est bien cette adversité, drapeau rouge versus drapeau tricolore, qui va structurer un certain nombre de marqueurs politiques en France. L’effroi causé par La Commune trouvera du réconfort dans l’étendard français qui unifiera la IIIème République revancharde tant contre les rouges que contre l’Allemand. Cependant, la boucherie de 14-18 associera pour les années 20 le drapeau national au militariste et à la mort. Ainsi en 1924, un Jean Zay, futur ministre du Front populaire fustigera la « loque » et le « torche-cul » tricolore dans un poème antimilitariste... Ce qui avivera une polémique entre France et anti-France jusqu’en 2015 lors du transfert de ses cendres au Panthéon.
Dans les années 30, avec la montée des Ligues factieuses et du nationalisme, la stratégie de Front populaire, la fin de l’internationalisme impulsé par Moscou, le Parti communiste français opérera un premier mouvement de réappropriation des symboles nationaux par la gauche, et le drapeau rouge se, verra adjoindre le drapeau bleu-blanc-rouge dans l’iconographie du Parti.
La Collaboration et la Résistance verront deux camps se disputer à nouveau le drapeau à la Libération, mais puisque le symbole Républicain avait été également celui de l’Etat français, la prégnance du tricolore se fit plus discrète, et sera en tout cas associée par la suite aux guerres coloniales et quasi exclusivement au camp nationaliste et réactionnaire.
Ce fut d’ailleurs une prétendue atteinte au drapeau qui servi de prétexte à l’expulsion et à l’interdiction de territoire de Daniel Cohn-Bendit en 68, qui aurait déclaré que le drapeau français était fait pour être déchiré et transformé en Drapeau Rouge...
On peut ainsi dire à grands traits que, depuis son origine jusqu’à la fin du service militaire obligatoire (1997) le drapeau bleu blanc rouge fut pour l’essentiel un symbole patriotique, militariste, nationaliste et réactionnaire. Et en tous cas, pendant longtemps, « La violence que porte le drapeau bleu-blanc-rouge explique[ra] notre retenue à le brandir et à pavoiser nos rues » (4).

Le tournant de 1998

Outre la fin de la conscription, le mondial de foot de 1998 et la victoire de l’équipe de France furent certainement une première réhabilitation des couleurs nationales, débarrassée pour un temps de leur verni réactionnaire. Car l’époque célébra davantage les black-blanc-beur que l’identité nationale, croyant découvrir avec l’équipe de Zidane une nation réconciliée par un sport fédérant la diversité ethnique constitutive du pays et de son histoire. Mais l’embellie fut de courte durée. Dès 2001, à propos de football encore, la polémique resurgit entre adorateur et abhorrateur des symboles de La République.
Le 6 octobre 2001, quelque jours après les attentats du 11 septembre, un match amical France-Algérie au Stade de France connait quelques débordements : la Marseillaise est sifflée, des drapeaux français sont malmenés, et le public envahit la pelouse avant la fin du match déclenchant une intervention policière et un sursaut nationaliste traquant l’anti-France chez les supporters de l’équipe d’Algérie de nationalité française. Outre les délires racistes sur fond d’occident menacé par les hordes intégristes infiltrées, cet incident aura pour conséquence directe la promulgation d’un article de la loi du 18 mars 2003 sur la Sécurité intérieure, qui réprime le fait, au cours d’une manifestation organisée ou réglementée par les autorités publiques, d’outrager publiquement l’hymne national ou le drapeau tricolore. Ce délit est puni de 7500 euros d’amende, et même de six mois de prison s’il est commis en réunion.
Entre ce match France-Algérie et la promulgation de cette loi, il y aura eu le 21 avril 2002 et le choc de Le Pen au second tour de la présidentielle. Les manifestations antifascistes organisées entre les deux tours de cette présidentielle verront un afflux de drapeau Bleu-blanc-rouge dans les cortèges, sous le prétexte de disputer les symboles de la République au FN, et de montrer que la France n’est ni Le Pen ni le Front national. Le Drapeau est donc remis au centre des polémiques politiciennes comme un enjeu identitaire où s’affrontent différentes représentations de la nation. La présidentielle de 2007 s’inscrira pleinement dans cette stratégie d’appropriation des symboles nationaux. La candidate Ségolène Royal déclarera « tous les Français devraient avoir chez eux le drapeau tricolore. Dans les autres pays, on met le drapeau aux fenêtres le jour de la fête nationale ».
Cette déclaration, assortie d’une invitation à apprendre la Marseillaise, fera encore polémique dans le camp Royal, qui s’en défendra en ces termes : "Quand on demande aux Français ce qui, pour eux, symbolise le mieux la France, ce qui vient en premier ce ne sont ni les frontières ni la langue, c’est le drapeau tricolore et la sécurité sociale. L’emblème de la République et les outils de la solidarité : voilà ce qui cimente en premier l’appartenance commune [...] Je ne fais aucune confusion entre la nation, dont on doit être fier et dont un chef d’État doit conduire chaque Français à être fier, et le nationalisme."
Il faut dire que les émeutes de 2005 dans les banlieues avaient rendu bien visibles et palpables les antagonismes de classe et le fractionnement de la société, éprouvant les limites du discours black-blanck beur de 98, rendant plus que jamais nécessaire l’auto-persuasion autour de « L’appartenance commune », qui sera bientôt « le vivre ensemble » dont on nous rabâche aujourd’hui les oreilles.
Nous avons vu comment en 2003 un premier tour de vis juridique avait été donné aux atteintes contre les symboles de la République. C’est en 2010 qu’un nouveau scandale autour du drapeau viendra renforcer la législation anti-parjure patriotique. A l’occasion d’un concours de photo sur le thème du politiquement incorrect organisé par la FNAC de Nice, le premier prix est décerné à un cliché montrant un homme se torcher avec le drapeau tricolore. Le Député UMP local Eric CIOTTI avait alors sollicité Michèle ALLIOT-MARIE pour poursuivre juridiquement le photographe blasphémateur. Les poursuites ne furent pas engagées par le Procureur de Nice, car la loi de 2003 ne pouvait s’appliquer aux « œuvres de l’esprit » et ne concernait que les manifestations publiques... Le gouvernement Sarkozy promulgua donc par décret une loi du 21 juillet 2010 relative à l’incrimination de l’outrage au drapeau tricolore, qui punit d’une contravention de 1500 euros d’amende maximum (3000 en cas de récidive) le fait de détruire, détériorer ou d’utiliser de manière dégradante le drapeau dans un lieu public ou ouvert au public, ou même dans un lieu privé et d’en diffuser l’enregistrement d’image... (5)
On voit quand même plus de drapeau...
Avant cette dernière coupe du monde de foot, selon les fabricants de drapeau, il y avait eu 3 moments spécifiques de production et de vente importantes de drapeaux tricolore : la mort de De Gaulle en 70, la coupe du monde de foot de 98, et l’année 2015. Car la véritable réhabilitation du tricolore se trouve bien dans les réactions aux attentats de janvier puis de novembre 2015. Les 10 et 11 janvier 2015, les « marches républicaines » réunissent le plus grand nombre de manifestants qu’ait connu le pays depuis la libération, et l’union nationale se fait autour des symboles d’unité nationale dont le drapeau.
Mais c’est surtout après les attentats du 13 novembre 2015, que la réhabilitation du drapeau sera consacrée. Le chef de l’état François Hollande appelle les français à pavoiser leur domicile pour rendre hommage aux victimes des attentats, pendant que lui même présidera une cérémonie nationale aux Invalides le 27 novembre. Les ventes de drapeaux exploseront et la Tour Eiffel, ou le pont du Gard revêtiront également les 3 couleurs.
Paradoxalement, cette réhabilitation du drapeau semble impulsée par l’international. Dès le 15 novembre, les monuments du monde entier s’étaient mis aux couleurs de la France : la porte de Brandebourg, à Berlin, l’opéra de Sydney, le One World Trade Centre, à New York, le Christ du Corcovado, à Rio, le Tower Bridge, à Londres, le mur des Lamentations, à Jerusalem, la tour de Belém, à Lisbonne, le City Hall de Bruxelles... et jusqu’au réseau facebook qui utilisera des filtres tricolores.
Il semble bien que cette communion nationale ait fini de décomplexer la grande majorité des français quand à l’affichage de leurs couleurs, qui seraient selon le sociologue François de Singly investie d’un nouveau contenu : celui d’une société aux valeurs phares, enviée internationalement, et menacée par le fondamentalisme religieux.(6)
Ainsi, dès janvier 2015 le PCF lançait une campagne d’affichage reprenant les 3 termes de la devise républicaine imprimé sur fond bleu, ou blanc, ou rouge, dans l’optique de remettre en selle les valeurs républicaines menacées, « alors qu’elles sont indispensables et en parfaite adéquation avec le communisme » (7).
On peut également constater que depuis cet automne 2015, les mélenchonistes n’hésitent plus à chanter la Marseillaise en agitant des drapeaux tricolores dans les meetings de leur leader, avec parfois quelques vers de l’Internationale, sous prétexte d’allier patriotisme et internationalisme (8).
Toujours est-il que le symbole reste très versatile, ainsi que l’ont montré les variations de sa perception depuis 2 siècles. Il vaut donc mieux rester vigilant quant aux utilisations qui peuvent être faites des symboles nationaux et des manipulations qui demeurent possibles, tant du fait des organisateurs du foot spectacle que des politiciens patriotards d’ici où là. Surtout à l’heure ou le populisme et le nationalisme ressurgissent aux quatre coins de l’Europe comme un peu partout sur la planète.
Philippe, Saint-Nazaire, novembre 2018
NOTES :
(1) http://www.leparisien.fr/sports/foo...
(2) cf. le célèbre tableau « La Liberté guidant le peuple » d’ Eugène Delacroix.
(3) « Le drapeau tricolore a fait le tour du monde, avec le nom, la gloire et la liberté de la patrie. [...] Si vous m’enlevez le drapeau tricolore, sachez-le bien, vous enlevez la moitié de la force extérieure de la France, car l’Europe ne connaît que le drapeau de ses défaites et de nos victoires dans le drapeau de la République et de l’Empire. En voyant le drapeau rouge, elle ne croira voir que le drapeau d’un parti ; c’est le drapeau de la France, c’est le drapeau de nos armées victorieuses, c’est le drapeau de nos triomphes qu’il faut relever devant l’Europe. La France et le drapeau tricolore, c’est une même pensée, un même prestige, une même terreur au besoin pour nos ennemis ».
A de Lamartine cité par Chloé Leprince, article Drapeau français et cocorico : "saloperie tricolore" ou bannière de liesse ? https://www.franceculture.fr/histoi...,
(4) Bernard Richard, vexillologue, auteur d’une Petite Histoire du drapeau français, CNRS Editions, cité par Libération dans https://www.liberation.fr/debats/20...
(5) Un recours de la Ligue des Droits de l’homme devant le Conseil d’Etat du 19 juillet 2011 fait que ne tombent plus sous le coup de l’infraction les actes concernés qui reposeraient « sur la volonté de communiquer (…) des idées politiques ou philosophiques ou feraient œuvre de création artistique, sauf à ce que ce mode d’expression ne puisse, sous le contrôle du juge pénal, être regardé comme une œuvre de l’esprit »
(6) https://www.francetvinfo.fr/societe...
(7) http://www.europe1.fr/politique/le-...
(8) http://citoyens-souverains.fr/pourq...

ENCART ?
Le Drapeau, par Jean Zay.(1924)
Ils sont quinze cent mille qui sont morts pour cette saloperie-là.
Quinze cent mille dans mon pays, Quinze millions dans tous les pays.
Quinze cent mille morts, mon Dieu !
Quinze cent mille hommes morts pour cette saloperie tricolore…
Quinze cent mille dont chacun avait une mère, une maîtresse,
Des enfants, une maison, une vie un espoir, un cœur…
Qu’est ce que c’est que cette loque pour laquelle ils sont morts ?
Quinze cent mille morts, mon Dieu !
Quinze cent mille morts pour cette saloperie.
Quinze cent mille éventrés, déchiquetés,
Anéantis dans le fumier d’un champ de bataille,
Quinze cent mille qui n’entendront plus JAMAIS,
Que leurs amours ne reverront plus JAMAIS.
Quinze cent mille pourris dans quelques cimetières
Sans planches et sans prières…
Est-ce que vous ne voyez pas comme ils étaient beaux, résolus, heureux
De vivre, comme leurs regards brillaient, comme leurs femmes les aimaient ?
Ils ne sont plus que des pourritures…
Pour cette immonde petite guenille !
Terrible morceau de drap coulé à ta hampe, je te hais férocement,
Oui, je te hais dans l’âme, je te hais pour toutes les misères que tu représentes
Pour le sang frais, le sang humain aux odeurs âpres qui gicle sous tes plis
Je te hais au nom des squelettes… Ils étaient Quinze cent mille
Je te hais pour tous ceux qui te saluent,
Je te hais à cause des peigne-culs, des couillons, des putains,
Qui traînent dans la boue leur chapeau devant ton ombre,
Je hais en toi toute la vieille oppression séculaire, le dieu bestial,
Le défi aux hommes que nous ne savons pas être.
Je hais tes sales couleurs, le rouge de leur sang, le sang bleu que tu voles au ciel,
Le blanc livide de tes remords.
Laisse-moi, ignoble symbole, pleurer tout seul, pleurer à grand coup
Les quinze cent mille jeunes hommes qui sont morts.
Et n’oublie pas, malgré tes généraux, ton fer doré et tes victoires,
Que tu es pour moi de la race vile des torche-culs.

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