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Extrait de Courant Alternatif 258 de mars 2016

Relogement des résidents de Nouvelle France  : la lutte finit par payer (parfois)

mardi 22 mars 2016, par ocl-lyon

Certains anciens lecteurs de Courant Alternatif se souviennent peut-être de la lutte des résidents de Nouvelle-France à Montreuil pour leur relogement en 1996, lutte que nous avions suivie dans le journal. Le 17 octobre 1996, faute de propositions décentes de relogement, 186 résidents africains ouvraient un squatt. Ces mêmes résidents sont relogés depuis le 22 décembre dernier dans un foyer en centre-ville, tous ensemble, foyer dont ils ont pu négocier les plans, et à la gestion duquel ils participent. Il nous semble intéressant de faire un retour sur cette lutte. Nous avons en effet rarement des victoires à nous mettre sous la dent. Mais surtout, cette lutte, qui en réalité a duré plus de 35 ans, est riche d’enseignements. Elle traverse l’histoire de l’immigration et est emblématique de ses problématiques.


De la rue Léon Gaumont au foyer Nouvelle-France

Au départ était le foyer de la rue Léon Gaumont, porte de Montreuil, foyer insalubre loué à des marchands de sommeil par un peu plus de 600 Africains. Dans les années 60-70, ces locataires, à l’image des nombreuses luttes de foyer de l’époque, revendiquent de meilleures conditions matérielles (par exemple l’accès permanent à l’eau chaude l’hiver...). L’immeuble est de plus en plus insalubre et les marchands de sommeil mettent la clef sous la porte. Les résidents continuent de revendiquer des travaux auprès des autorités. En 1979, après 10 ans de lutte, la préfecture déclare enfin les locaux insalubres. Les résidents obtiennent de la mairie (communiste) de Montreuil le projet d’un foyer sur ce même terrain pour 200 d’entre eux. En décembre 1980, ils déménagent dans des Algeco installés sur un terrain rue de la Nouvelle-France (de l’autre côté de Montreuil, dans le quartier des murs à pêche) dans l’attente des travaux, officiellement pour 18 mois.
Il faut resituer le contexte. Les portes de Paris, et notamment la porte de Montreuil, c’est l’ancienne « zone », où a été construite le périphérique à cette époque (de 1956 à 1973). Ce quartier, comme beaucoup d’autres, est passé alors du statut de quartier déshérité à celui de quartier intéressant pour les requins de l’immobilier. Le quartier où ils sont installés, par contre, est proche de cités et habité par beaucoup de gens du voyage. 1980, c’est l’année de l’affaire des « bulldozers de Vitry », lorsque la mairie PC a empêché manu militari la construction d’un foyer, l’année aussi où Robert Hue (à l’époque élu communiste) dénonce le trafic de drogue dans une famille marocaine...
En 1981, le permis de construire du nouveau foyer est délivré, l’ordonnance d’expropriation du terrain enregistrée.

La longue lutte de Nouvelle-France

En 1983, les travaux n’ont toujours pas démarré, alors que l’accord de relogement provisoire des résidents a expiré. En 1984, Brard succède à Marcel Dufriche à la mairie (c’est toujours le PCF) et... annonce qu’il s’oppose à la construction du foyer. Des procès ont lieu. En effet, c’est la mairie qui était devenue propriétaire du terrain et elle refuse de le vendre à l’organisme chargé de la construction du foyer. Il faut dire qu’entre-temps, le terrain a pris de la valeur... Il faut rappeler aussi que la loi de décentralisation était passée par là, donnant plus de pouvoir aux collectivités locales. En 1986, la mairie revend le terrain à une société privée. Elle va ensuite le racheter en 1992...
En même temps, étiquette communiste oblige, la mairie prétend accompagner les résidents dans leur lutte en appelant à la solidarité régionale, c’est-à-dire un foyer hors de Montreuil et la dispersion des résidents. Ce sera une des permanences de cette lutte. Face à des autorités, des partis de gauche et des associations qui parlent en terme de charge de l’immigration à répartir, toujours prompts à dénoncer la formation de nouveaux ghettos, les résidents ont inlassablement répété qu’ils étaient des travailleurs, souvent montreuillois de longue date (certains sont arrivés rue Léon Gaumont dans les années 50), et que c’est en tant que travailleurs ici qu’ils réclament un relogement sur place, qu’en tant que travailleurs ils ne voient pas au nom de quoi ils seraient une « charge ». La majorité étaient ouvriers, très syndiqués (CGT forcément) et souvent délégués. Ca a été plus tard une des bases de la popularisation de leur lutte. Défendre le droit des immigrés à des foyers décents en proche banlieue, c’est défendre le droit au logement des travailleurs, c’est lutter contre la spéculation immobilière et la gentrification, c’est poser que les classes populaires doivent rester dans les quartiers dont elles ont construit l’histoire et où elles ont leur vie sociale.

Pendant ce temps, les résidents, qui multiplient les démarches, sont toujours dans leurs Algécos, qui commencent à se dégrader très sérieusement... En 1994, les Algécos ont maintenant 14 ans !, la préfecture et la mairie chargent un cabinet d’études de faire des propositions de relogement. Mais ce qui leur est proposé, ce sont des hôtels meublés rénovés, des petites unités dispersées jusqu’en grande banlieue. Cette opération de relogement est présentée comme une opération modèle. En effet, la mode est devenue de refuser les grands foyers qui seraient soit-disant générateurs de ghettos. L’intégration passerait par la dispersion. Les résidents, eux, veulent disposer d’une salle commune, d’une cuisine collective, d’un réfectoire, d’une salle de prières et de sanitaires en nombre suffisant. Ils veulent un habitat adapté à leur mode de vie communautaire qui leur permette d’assurer la solidarité avec leurs villages d’origine pour lesquels ils participent financièrement aux choix de développement. Ils ne veulent pas être relogés en trop petites unités, car ceux qui ont un travail assument la solidarité avec ceux qui n’ont rien, ce qui n’est possible que s’il y a au moins une centaine de personnes. Enfin, ce sont des travailleurs et non des assistés : ils veulent pouvoir faire leur cuisine eux-mêmes, assumer eux-mêmes l’organisation de leur vie quotidienne. Ils n’ont besoin ni de gardiens ni de prestations hôtelières. Ce sont deux conceptions qui s’opposent. Les autorités prétendent assister des exclus (sauf que le loyer au m2 n’est pas vraiment bon marché !), les résidents répondent dignité de travailleurs qui ne cherchent ni aide ni assistance mais revendiquent leurs droits. D’autant que la construction de foyers à l’époque était financée par le F.A.S., lui-même alimenté par les cotisations des immigrés.

Pour mieux faire pression, le 22 mars 1995, deux baraquements sont démolis, correspondant approximativement à la première tranche de logements. Le motif est l’insalubrité, motif d’ailleurs parfaitement justifié, vous pouvez imaginer la tête d’Algécos occupés en permanence et surpeuplés depuis 15 ans  ! L’immense majorité des résidents concernés refusent de monter dans les cars devant les amener à leur nouveau logement et s’entassent dans les baraquements restant.

Une lutte emblématique

Cette opération de destruction a été revendiquée par la mairie comme le premier pas vers un relogement décent. Les résidents se sont retrouvés très isolés. Dans cette ville pourtant très active, les associations n’ont pas protesté. Il circulait partout des rumeurs selon lesquelles il s’agissait d’un lieu de trafics, ils refusaient leur relogement pour protéger leurs pratiques féodales, la dénonciation de la polygamie... Un discours selon lequel c’était intégration contre communautarisme, selon lequel certains avaient un pouvoir sur la communauté pour empêcher l’intégration de ses membres dans la société... C’est alors que le comité de soutien s’est créé après qu’ils aient organisé une soirée de soutien. Nous n’avions alors pas d’idée préconçues sur toutes ces questions, et sans doute pas les mêmes entre nous. Tout ce que nous savions, c’est qu’on ne reloge pas des gens contre leur volonté, qu’on ne résout pas l’intégration par des bulldozers, c’est que s’ils préféraient vivre avec des cafards, c’est qu’il devait probablement y avoir des bonnes raisons. Nous savions, de même que les résidents, que ce n’était que la première opération qui préludait à la destruction complète du foyer. Une expérience doublement originale et riche d’enseignements a alors commencé.
Nous savions qu’il fallait mettre à profit le délai avant la destruction finale pour faire un maximum de propagande sur Montreuil et retrouver du soutien. Nous avons dû alors commencer tout un travail pour expliquer en quoi les foyers ne sont pas des ghettos. En effet, ces hommes sont en exil sans avoir réussi (ou voulu) à faire venir leurs familles, et la vie en foyer permet de mieux supporter cette situation. Les visites sont nombreuses le week-end, des fêtes (mariages, condoléances, etc) y sont organisées, c’est là que les projets de développement des villages sont élaborés. C’est là que s’échangent les nouvelles. Ce sont des lieux de vie où le quartier peut trouver des repas à petit prix, des cafés, des cigarettes et des cartes téléphone à n’importe quelle heure... C’est en fait un centre pour toute la communauté africaine, y compris ceux qui vivent en appartement avec leur famille. A l’époque du rapport Cuq et de nombreuses campagnes dénonçant les foyers africains comme ghettos, zones de non droit et lieux de trafic, nous avons dû aborder cette difficile thématique du communautarisme et de l’intégration, en restant sur le fil choisi par les résidents : ce sont des travailleurs montreuillois qui en appellent à la solidarité de la population laborieuse montreuilloise pour leur relogement. De nombreuses brochures d’information ont été distribuées, Brard, qui se présentait comme un champion de l’antiracisme, n’a jamais pu tenir une réunion publique ni à Montreuil ni ailleurs en France sans que cette histoire ne lui soit rappelée, sans que des questions ne lui soit posées, malgré le silence des organisations anti-racistes classiques.
Cette expérience a une deuxième originalité, moins connue mais sans doute la plus riche pour ceux et celles qui y ont participé. Les résidents avaient déjà connu de nombreux soutiens de diverses organisations venues faire leur marché, ou au gré de leurs échéances propres. Ils connaissaient la solidarité grandiloquente et éphémère suivie de l’abandon total. Eux-mêmes ne se sont jamais définis comme révolutionnaires, ils demandaient seulement une solidarité sur leurs revendications. Comme toute lutte, ils avaient aussi connu l’expérience de la trahison de certains délégués parmi eux. Nous avons donc décidé d’un fonctionnement original. Le comité de soutien n’en était pas vraiment un dans le sens où nous nous réunissions avec les représentants des résidents. Ces réunions se tenaient au foyer et étaient ouvertes à tous. Mais surtout, une des particularités du foyer était que l’ensemble des résidents étaient soninkés. Nous avons décidé de tenir les réunions en soninké et en français. Toutes les interventions étaient traduites, de façon à permettre à tous de pouvoir participer. Les réunions étaient toujours ouvertes par le doyen, en soninké donc. Nous avons alors perdu beaucoup de français : les réunions étaient longues, il n’y avait plus la possibilité de se lancer dans de grands discours creux (la traduction se faisait phrase par phrase), mais surtout il nous a fallu accepter des façons de penser et de cheminer qui nous étaient au départ très étrangères. Le rapport au temps, à la parole, aux promesses, sont très différents entre l’Europe et l’Afrique occidentales, d’autant plus que la culture des résidents étaient une culture rurale, et que nous étions des urbains. Parfois, nous n’y comprenions rien, non parce que la traduction était mauvaise, mais parce que nous n’abordons pas les choses de la même façon. Il fallait respecter les structures sociales et de décisions villageoises. Les décisions étaient très longues à prendre. Les tracts étaient discutés phrase par phrase, mot par mot, virgule par virgule. Nous n’avons pas aidé les résidents, nous avons travaillé avec eux, travaillé à comprendre ce qu’ils voulaient et à le reformuler en termes français, nous étions en quelque sorte des passeurs. Je crois qu’il y a peu d’expériences de comités de soutien à des travailleurs étrangers qui ne font pas d’assistance, qui respectent la ligne qu’ils ont définie, où nous partons de nos points de vue pour en extirper le commun. Une véritable solidarité donc, et qui nous a beaucoup appris à tou-tes.
Les choses étaient alors en place pour le bras de fer qui allait suivre.

De la rue de la Nouvelle-France à la rue du Centenaire

Le 4 juillet 1996, les 300 et quelques résidents sont expulsés à l’aube avec un déploiement policier impressionnant. Nous sommes à l’époque du grand mouvement de sans papiers principalement africains entamé par l’occupation de l’église Saint Ambroise en mars, et à l’église Saint Bernard depuis fin juin.
Nous avions décidé pour poser le problème publiquement de camper sur la place même de la mairie de Montreuil, et de demander asile à la bourse du travail, située face à la mairie, lieu de refuge naturel aux yeux de travailleurs souvent syndiqués. Mais les syndicats sont ce qu’ils sont, et les bourses du travail de plus propriété municipale. C’est dehors que ces travailleurs ont dû dormir alors que leurs emplois sont souvent dans des conditions difficiles. C’est par les chiens que nous avons été délogés. C’est dehors que nous prenions le thé et faisions la cuisine. La répression policière a été importante et la place évacuée au bout de plusieurs jours. Les résidents sont alors hébergés dans des locaux associatifs pendant les vacances d’été, ce qui permet de ne pas être dispersés et de continuer de s’organiser dans la lutte. Mais à la rentrée, il faut bien trouver une solution pour ne pas empêcher les activités d’associations qui se sont montrées solidaires. Les résidents renouent avec la rue, mais nous sommes déjà à l’automne. Restait une solution : ouvrir un squatt.
Là encore, deux conceptions se sont opposées. Sur le marché de l’humanitaire, c’est le DAL qui organisait des occupations d’immeubles vides. Et c’est vers le DAL que les résidents ont pensé se tourner. Sauf que le DAL choisit les lieux, gère les occupations, prend en charge les occupants. Ils ont de plus une vision humanitaire : il s’agit de conditions précaires pour donner une image misérabiliste qui attire la compassion. Les résidents voulaient choisir le lieu, à la fois sur les aspects matériels, on ne peut pas camper au froid et travailler à l’usine, et sur la symbolique politique. Ils entendaient rester maîtres de leur vie et gérer eux-mêmes les lieux. C’est donc un squatt autonome qui a été ouvert avec le soutien de la mouvance radicale, ou plutôt plusieurs squatts successifs, les lieux étant visités et choisis par une équipe mixte franco-africaine.
Le premier lieu appartenait à la mairie, pour ne pas déplacer l’ennemi. Il a été expulsé. Le second lieu était près des puces le week-end, tout le quartier a été bouclé. La répression policière a été croissante, mais aussi le soutien de la population. Les associations ont été menacées de voir leurs subventions supprimées, y compris les associations culturelles (une célèbre boîte de jazz, « les instants chavirés », les a hébergés 3 jours), tous les squatts ont été visités avec menace d’expulsion immédiate s’ils accueillaient des Africains, tout déplacement était suivi ostensiblement par la police... Il a fallu s’organiser provisoirement pour le logement. Le dernier squatt, préparé mais ouvert officiellement au cours d’une manifestation, a été le bon : c’était au 5 rue du Centenaire, le 17 ou 18 octobre 1996.
Ce lieu a participé de l’effervescence de l’époque autour de la lutte des sans-papiers, avec une difficulté. La majorité des soutiens était engagée dans la lutte pour la régularisation des sans-papiers, les résidents tenaient à rester sur la ligne de la défense de leur revendication d’un foyer, sur toutes ces problématiques, et ne voulaient pas risquer d’être noyés dans la revendication des papiers. Ils affirmaient bien sûr leur solidarité mais tenaient à garder la maîtrise de leur lutte. Pendant longtemps, l’agitation a continué, les interpellations des autorités, les débats, les soirées... mais petit à petit les choses ont commencé à s’éteindre. Parallèlement, les résidents ont négocié avec le propriétaire (le lieu avait été choisi dans cette idée) de façon à avoir un endroit pérenne.
Pendant 19 ans, ce (demi) squatt d’environ 200 personnes a été autogéré sans aucune difficulté, ni problème de loyer, ni problèmes de voisinage alors qu’il s’agit d’un ancien local industriel relativement insalubre et pas du tout prévu pour être habité.

De la rue du Centenaire au Nouveau Centenaire

Entre-temps, la municipalité de Montreuil a changé, et les résidents, têtus, ont continué de négocier avec les nouvelles autorités. Ils nous en ont fait part, et on a pensé qu’ils se faisaient ballader. Et en fait, durant des années, ils ont négocié opiniatrement avec l’association « Pour loger ». La notoriété de leur lutte, le fait qu’ils autogèrent leur logement depuis 15 ans leur ont permis de sauvegarder l’essentiel. Les plans du nouveau foyer, situé au cœur du centre-ville, ont été négociés, et il sera cogéré avec les résidents. La municipalité est d’ailleurs très fière de cette « innovation sociale ».
Il s’agit d’une résidence sociale avec des chambres d’un ou deux lits, un bar, une salle de prière, quelques commerces.. Cette résidence occupe trois bâtiments sur un ensemble de quatre, le 4ème étant réservé à des associations (avec des restaurants, etc.). Les résidents n’ont cependant pas obtenu de grande salle de réunion. Les chambres sont organisées en « unités de vie », c’est-à-dire organisées autour d’un salon où les résidents peuvent se réunir et accueillir les proches, sans que les chambres soient envahies. Chaque unité de vie comporte une salle de bains, pour 4 à 6 chambres. Les loyers vont de 240€ (chambre double) à 380 (pour un studio, il y en a quelques uns). Dans cette redevance est incluse 2/3€ pour financer au rez-de-chaussée un ensemble de 7 lits pour les retraités. Ils ont également décidé de louer le local d’une grande cuisine pour rester maîtres des lieux. Cette résidence est cogérée par l’association « Nouvelle-France » (l’association des résidents) et « Pour loger ». Il faut cependant remarquer que c’est « Pour loger » qui gère les commissions d’attribution, le suivi du bail avec le propriétaire (l’OPHLM) et les contrats de maintenance. La vigilance reste donc de mise.
On peut cependant bien dire qu’il s’agit d’une victoire : ils ont pour finir, après 35 ans de lutte, obtenu la construction d’un foyer d’environ 140 personnes en cœur de ville, foyer dont ils demeurent cogestionnaires et conçu pour eux.

Sylvie

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