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CA 233, octobre 2013

KANAKY Référendum à l’horizon… 2014 ?

mercredi 16 octobre 2013, par admi2


KANAKY
Référendum à l’horizon… 2014 ?

Le 15 mai dernier a démarré en Nouvelle-Calédonie une grève générale « contre la vie chère » qui a duré douze jours. Mais quoique les Kanak-e-s représentent dans cette collectivité territoriale française la population aux revenus les plus faibles, le syndicat indépendantiste kanak USTKE a appelé à ne pas participer au mouvement. Cette décision qui peut paraître surprenante trouve son éclairage dans le processus d’autodétermination engagé dans l’archipel depuis la fin des années 1980 – et elle est une occasion de faire le point sur la situation, alors qu’un référendum sur l’indépendance doit y être organisé entre 2014 et 2018.

Après les accords de Matignon signés le 26 juin 1988 (voir l’encadré « Vers l’indépendance kanake et socialiste » et CA n° 192), la tension est retombée dans le territoire, mais un fort clivage a bien sûr persisté entre Kanak-e-s (en général indépendantistes) et « Européens » (Caldoches et Métros, le plus souvent anti-indépendantistes et de droite). De plus, dans les deux camps, ces accords ont entraîné de multiples chamboulements jusqu’à nos jours.

Les déchirements du camp indépendantiste depuis les accords de Matignon

Au sein du Front de libération nationale kanak et socialiste (FLNKS), le choix de négocier n’avait déjà pas fait l’unanimité en 1988 – le 4 mai 1989, les leaders du Front Jean-Marie Tjibaou et Yeiwéné Yeiweiné seront assassinés par un militant qui y était hostile. Au cours des années suivantes, l’unité du Front ne résiste pas aux différences d’appréciation sur deux questions fondamentales : l’attitude à avoir par rapport aux accords signés, et la composition du corps électoral à retenir pour le référendum d’autodétermination prévu en 1998. Le FLNKS est bientôt dans l’impossibilité de présenter une position unique sur les négociations à mener en vue de ce référendum, alors que la prise en compte de tous les arrivants (fonctionnaires métropolitains, immigré-e-s en provenance des pays d’Asie du Sud-Est…) rend forcément les Kanak-e-s minoritaires sur leur propre terre. On le constate au recensement de 2009 – la CNIL ayant exceptionnellement autorisé à y faire apparaître, « compte tenu des caractéristiques sociodémographiques propres au territoire de Nouvelle-Calédonie », l’origine ethnique des personnes qui y vivent car elle « répond à un motif d’intérêt public » : 40,3 % de la population se déclarent Kanaks, 29,2 % Européens, 5 % Calédoniens (donc soit Kanaks soit Européens), 8,7 % Wallisiens-Futuniens, 8,3 % métis, 2 % Tahitiens, 1,6 % Indonésiens, 1 % Vietnamiens, etc.

Lors des premières élections provinciales, en 1989, le FLNKS remporte les régions Nord et Iles ; il obtient sur l’ensemble du territoire 28,65 % des voix et 19 des 54 sièges au Congrès, tandis que le Rassemblement pour la Calédonie dans la République (RPCR, la droite dure et anti-indépendantiste de Jacques Lafleur) gagne la région Sud et totalise 44,46 % et 27 élu-e-s. Mais cet engagement nouveau dans l’administration des régions aiguise appétits et ambitions politiques dans les deux camps, incitant certaines de leurs composantes ou personnalités à changer de ligne. Dans la coalition kanake, par exemple, les « gauchistes » rigides du Palika adoptent vite une attitude bien plus conciliante à l’égard des anti-indépendantistes et de l’Etat. En revanche, l’Union calédonienne (UC), traditionnellement modérée et pour une « indépendance-association », défend une position intransigeante par rapport aux accords. L’Union syndicale des travailleurs kanaks et des exploités (USTKE, proche de la CGT – et deuxième syndicat néo-calédonien après l’USOENC [1]) s’autonomise quant à elle dès la fin juillet, au nom de la séparation entre politique et syndicalisme. Enfin, le FULK (Front uni de libération kanak) s’en va aussi et se rebaptise en 1992 Congrès populaire du peuple kanak (CPPK).
A son congrès de 1994, le Front opte pour une « indépendance négociée » en 1998, mais, dès les élections provinciales de 1995, ses divisions apparaissent au grand jour. Ainsi, dans le Nord, le leader du Palika, Paul Néaoutyine – qui a remplacé Tjibaou à la tête du Front… – monte une liste nommée Union nationale pour l’indépendance (UNI) contre la liste FLNKS officielle du président régional sortant, Léopold Jorédié (UC). Il sera sanctionné au congrès suivant, où Rock Wamytan, de l’UC, sera désigné pour lui succéder à la présidence de la coalition.

Ces désaccords internes s’aggravent en 1996, quand le FLNKS pose un « préalable minier » à toute négociation sur l’avenir institutionnel du pays : il veut que la Société le nickel (SLN, une filiale d’Eramet qui appartient en partie à Areva) cède le massif minier de Tiébaghi (2), dans le Nord, pour alimenter la future usine de la Société minière du Sud-Pacifique (SMSP), dont la province est propriétaire. Le Palika souhaite reprendre les négociations sans ce préalable… et des membres de ce parti mais aussi de l’UC quittent même le Front pour créer l’année suivante la Fédération des comités de coordination des indépendantistes (FCCI), qui appelle depuis à un partenariat privilégié avec le RPCR et forme avec lui un groupe unique au Congrès.

En 1998, le Front ayant obtenu satisfaction sur ce « préalable minier », les négociations reprennent et débouchent sur l’accord de Nouméa, signé le 5 mai par Lafleur, Wamytan et le Premier ministre Lionel Jospin, et qui règle la question du corps électoral pour le référendum sur l’autodétermination : les Français-e-s installé-e-s dans l’archipel ne pourront y participer que s’ils-elles sont là depuis plus de vingt ans au moment de ce vote. Le référendum est repoussé à 2018, mais le Congrès calédonien a la faculté de l’organiser dès 2014 ; si le oui l’emporte, les compétences régaliennes (monnaie, défense, justice, relations extérieures) seront transférées et le « Caillou » accédera à sa pleine souveraineté. L’accord lance également un processus de transfert de compétences à achever en 2013.

Le 6 juillet 1998, par 827 voix contre 31, le Parlement français modifie la Constitution pour autoriser le gouvernement à appliquer l’accord de Nouméa. La population de Nouvelle-Calédonie l’approuve à son tour. Mais si, le 15 mars 1999, le Conseil constitutionnel valide le choix d’un corps électoral gelé pour le référendum d’autodétermination, il refuse d’exclure des élections provinciales et de celles des membres du Congrès les Français-e-s venu-e-s dans l’archipel après 1998 qui n’auraient pas dix ans de résidence le jour du vote. Cette décision réjouit évidemment les anti-indépendantistes calédoniens, tandis que le Front implose aux provinciales de 1999. Dans le Nord, par exemple, il y a une liste officielle FLNKS issue de l’UC, une de l’UNI tirée par le Palika et une de l’UPM (Union progressiste mélanésienne)… S’il subsiste un groupe FLNKS au Congrès, ainsi qu’une liste commune à présenter pour composer le premier gouvernement de Nouvelle-Calédonie, ce ne sera plus le cas par la suite, et la pratique des groupes et des listes séparés s’installera lors des scrutins sans que le Palika quitte pour autant officiellement le Front.

De plus, au congrès FLNKS de 2001, le président Wamytan est démis de ses fonctions sans qu’on puisse le remplacer autrement que par un bureau politique collégial. Il faut attendre deux ans pour qu’un nouveau congrès se tienne, dans l’urgence, afin d’arrêter une position commune sur le prochain comité des signataires de l’accord de Nouméa et la visite imminente du Président Chirac ; aucune entente n’est là encore trouvée : l’UC décide de ne pas participer à ce comité des signataires ; et tandis que l’UNI (Palika, UPM et RDO [3]) saluent la venue de Chirac et appellent à la concertation, l’UC manifeste dans les rues pour protester contre les « dérives » de l’accord de Nouméa. Aux provinciales de 2004, le FLNKS présente entre deux et quatre listes dans toutes les provinces : il emporte dans le Nord 18 sièges sur 22, 8 sur 14 dans les Iles, et aucun dans le Sud.

Le renforcement du pôle kanak radical à la fin des années 2000

Par ailleurs, à partir de 2007, une nouvelle formation kanake apparaît sur la scène publique, à l’initiative de l’USTKE : le Parti travailliste (PT), qui défend une ligne indépendantiste anticapitaliste, écologiste et altermondialiste (il soutient l’action politique de José Bové et est appuyé par le NPA), et se montre très critique à l’égard des projets industriels dans le Nord et le Sud. Dirigé après 2008 par Kotra Uregei, le fondateur de l’USTKE, le PT bénéficie sur le terrain des structures de ce syndicat, et milite contre la négociation d’un nouveau statut transitoire et pour une indépendance dès 2014. Enfin, il lutte pour une législation stricte en matière de protection de l’emploi local et de limitation de l’immigration afin d’empêcher la « colonisation de peuplement » en cours. Car si après un « boom du nickel » qui avait attiré beaucoup de Wallisiens et Futuniens dans l’archipel pendant les années 1960 la revendication indépendantiste des années 1970 et 1980 a inversé la tendance, dans les années 2000 l’immigration est repartie à la hausse avec un nouveau « boom du nickel ».

Aux provinciales de 2009, le PT fait une percée avec 5 élu-e-s au Congrès – porté par un conflit social qui dure depuis deux mois à Aircal, où l’USTKE mène des actions musclées (4) –, et il devient la troisième organisation kanake après l’UC et le Palika (la liste FLNKS-UC a 12 élu-e-s, celle de l’UNI 6) ; mais il ne peut se constituer en groupe politique au Congrès (le seuil minimal pour ce faire est de 6 élu-e-s) et n’obtient donc aucun poste à son bureau. L’année suivante, cependant, il soutient la candidature de Caroline Machoro (UC) à la présidence du Congrès, et la liste commune ainsi formée permet à Kotra Uregei d’en être l’un des deux secrétaires.

Un léger mieux semble alors s’opérer dans la situation interne du Front : son congrès 2009 a réuni pour la première fois depuis 2001 toutes ses composantes, et son bureau politique est « renforcé » au congrès de 2010. Néanmoins, même le poste de porte-parole du Front devient tournant entre ses membres… et de nouvelles crispations apparaissent entre eux avec la crise institutionnelle que connaît la Nouvelle-Calédonie les années suivantes, du fait des déchirements dans la droite (voir l’encadré sur Philippe Gomes). Avec pour prétexte le choix du drapeau calédonien.

Le Congrès calédonien a opté pour les deux drapeaux, tricolore et kanak, mais quatre mairies refusent de les hisser sur leur fronton. En février 2011, les élu-e-s FLNKS tendance UC démissionnent en bloc du Congrès en réaction à ce refus… et le Palika critique leur départ car il fait chuter l’exécutif calédonien. L’« affaire » du drapeau divisant aussi la droite, des élections pour constituer un nouveau gouvernement seront organisées à quatre reprises, les 3 mars, 17 mars, 1er avril et 10 juin – avec des listes communes FLNKS (UC) et Parti travailliste –, et immédiatement suivies par la chute de l’équipe qui en sort. De même, il y aura diverses péripéties électorales, et l’intervention du Conseil d’Etat pour invalider leurs résultats, avant que Rock Wamytan soit élu en août à la présidence du Congrès. Kotra Uregei deviendra quant à lui un des vice-présidents de l’exécutif calédonien, avec deux autres membres du PT – dont Marie-Pierre Goyetche, l’actuelle présidente de l’USTKE.

Au congrès du FLNKS de 2012, si toutes ses composantes se retrouvent dans le soutien à François Hollande pour la présidentielle française, rien de concret sur une démarche unitaire n’est acté. Enfin, à celui de mars 2013, le Front s’engage notamment à : « Adopter, à partir de la démarche unitaire, la logique nationaliste pour obtenir les 3/5 au Congrès afin d’aller au terme de l’accord de Nouméa et faire accéder le pays à sa pleine souveraineté et à son indépendance […] ; Mener à son terme le chantier de la réforme globale de la fiscalité, pour une meilleure équité et justice sociale ; Poursuivre les efforts entrepris dans le cadre du règlement de la problématique “vie chère” ; […] Mettre tout en œuvre pour parvenir à la cohésion sociale, synonyme de paix et de sérénité des populations, dans le cadre du destin commun et de la citoyenneté. »

Aujourd’hui, certain-e-s Kanak-e-s continuent d’affirmer que 2014 sera l’année d’une indépendance sans conditions, tandis que d’autres prônent discrètement une indépendance négociée ; certain-e-s considèrent le pays comme déjà indépendant pendant que d’autres pensent que sa souveraineté implique tout un travail juridique, administratif et financier auquel les politiques doivent s’atteler. Le blog Naku press, créé voici trois ans, constate cette diversité de points de vue, mais souligne que subsiste un objectif commun : l’indépendance de Kanaky. Et il en conclut : « Le drapeau kanak flotte officiellement depuis deux ans maintenant au côté du drapeau français, […] la campagne pour les inscriptions sur les listes électorales est bien partie […]. Juin prochain, le FLNKS prendra la présidence du Groupe pays fer de lance mélanésien (5), pour deux ans, parce que le pays doit s’affirmer aussi dans la région. […] La roue de l’histoire continue à tourner. »

Le conflit social du printemps dernier et ses dessous politiciens

Compte tenu des dégâts causés dans les rangs du FLNKS par son choix de dialoguer avec l’Etat français et les anti-indépendantistes, on peut trouver le tableau dressé par Naku press quelque peu optimiste. Et plus encore au regard des transferts de compétence déjà opérés en faveur de l’archipel – celui de la santé, par exemple, a été réalisé… alors que les médecins kanaks y sont quatre au total.

C’est ce genre de constat qui a conduit l’USTKE à se dissocier à la mi-mai de l’« intersyndicale contre la vie chère » regroupant cinq syndicats calédoniens et menée par l’USOENC – et même à dénoncer la grève générale reconductible et les manifestations qu’elle a organisées comme étant de pures manœuvres électoralistes en faveur de la droite modérée – particulièrement Philippe Gomes, leader de Calédonie ensemble, et qui a été président du gouvernement de 2009 à 2011 avant de devoir céder la place à son ex-associé Harold Martin.
L’intersyndicale réclamait une diminution des prix ainsi qu’une refonte des fiscalités directe et indirecte – en s’appuyant sur une enquête UFC - Que choisir ? qui pointe une hausse de 5,4 % du panier de la ménagère sur les douze derniers mois en Nouvelle-Calédonie (le coût de la vie y est déjà de 35 % plus élevé qu’en métropole, 80 % des produits importés provenant d’Europe). Mais, le 14 mai, l’USTKE précisait dans un communiqué : « L’USTKE […] a signé les accords économiques et sociaux au même titre que l’intersyndicale le 12 juin 2012. […] Les mobilisations de l’intersyndicale s’expriment avec virulence depuis que Philippe Gomes a perdu la présidence du gouvernement, comme si la question de la vie chère n’avait commencé qu’à ce moment-là […]. La lutte contre la vie chère c’est d’abord la lutte contre la pauvreté et pour l’emploi, et la priorité c’est de donner du travail à ceux qui n’en ont pas, c’est-à-dire plus de 5 000 chômeurs dont la plupart sont des jeunes de moins de 30 ans et dont un sur trois est une femme et la très grande majorité des Kanaks. […] Tous les jours, la majorité de la population se trouve confrontée aux problèmes dont le panier de la ménagère, les salaires, le transport, la précarité et l’échec scolaire, […] mais la solution à ces problèmes s’inscrit dans les discussions et dans la durée, et surtout pas dans la démagogie et le populisme de soutien déguisé à Calédonie […]. »

Pendant ce mouvement social, le port autonome et les supermarchés de Nouméa ainsi que des dépôts de carburant ont été bloqués, des barrages routiers installés, des internats scolaires fermés et la compagnie Aircal a annulé ses vols pendant un jour. Il a fallu tout un week-end de réunions entre l’intersyndicale et des responsables politiques et patronaux, sous l’égide du haut-commissaire de la République, pour trouver une issue au conflit.

L’intersyndicale voulait avant tout une baisse « immédiate des prix » de 10 % ; le 27 mai a été conclu un accord sur 18 mesures comprenant cette baisse pour 300 produits alimentaires et d’hygiène, le gel des prix jusqu’à décembre 2014 et la création d’une taxe générale sur l’activité (TGA) pour en remplacer d’autres. « C’est indiscutablement une grande victoire syndicale, qui a suscité une forte mobilisation », a déclaré le représentant de la Fédération des fonctionnaires ; celui de la CFE-CGC a salué l’« équilibre général de l’accord » ; le coprésident du Medef s’est déclaré satisfait de la mise en place de la TGA… Mais dans un nouveau communiqué intitulé « “Vie chère”, tout ça pour ça ! », l’USTKE a fait le 30 mai une tout autre analyse : « 1) […] Les accords économiques et sociaux signés le 12 juin 2012 comprenaient 
64 mesures ; on est bien loin du compte, c’est de la régression ; 
2) Sur les 18 mesures signées par l’intersyndicale, 13 étaient déjà en cours d’élaboration et de finalisation dans les accords économiques et sociaux dont l’USTKE est signataire ; 
3) La plupart des mesures adoptées n’ont aucun effet sur la baisse immédiate des prix. […]
Les produits dépendants d’un cours mondial (blé, sucre, cacao…) vont être exclus dans la mesure de gel des prix ; 
Les marges autorisées aux distributeurs restent très élevées (44 %) […]. » De plus, selon l’USTKE, 90 % des grévistes étaient des Kanaks (6) et des Wallisiens « dont beaucoup n’ont pas les grilles d’analyse nécessaires pour évaluer une situation et mesurer l’impact des négociations » ; les grévistes appartenant aux syndicats de l’intersyndicale représentaient seulement 1,7 % des fonctionnaires et 7 % des salarié-e-s du privé.

Les recompositions du camp anti-indépendantiste depuis les accords de Matignon

Le conflit de mars dernier a effectivement servi la droite modérée, qui s’est depuis longtemps autonomisée par rapport à un RPCR très musclé – l’hégémonie de ce parti dans la vie politique calédonienne ayant résisté moins encore que l’unité kanake à la poignée de main entre Lafleur et Tjibaou. Battu pour la première fois dans la province Sud en 2004, Lafleur a quitté le devant de la scène (en 2006 il a relancé un parti, le Rassemblement pour la Calédonie, RPC, et est mort en 2010). Depuis, le courant anti-indépendantiste comprend de nombreuses formations (7) dont aucune n’a les moyens de faire seule sa politique au Congrès et dans la province Sud, et qui s’opposent sur le type d’économie à défendre – libérale ou contrôlée – comme sur l’attitude par rapport aux accords. Les principales sont : le RUMP (ou Rassemblement-UMP, ex-RPCR), conduit par Pierre Frogier, qui prône « un dépoussiérage et une relecture » des accords ; l’Avenir ensemble, regroupant à l’origine des membres d’un parti hostile à Lafleur (l’Alliance de Didier Leroux) et des dissidents du RPCR, et tenu par l’actuel président du gouvernement, Harold Martin ; enfin, Calédonie ensemble, conduit par ce Philippe Gomes qui veut se placer pour les provinciales de 2014.
Toujours est-il que les inégalités existant dans l’archipel ont bien empiré, tout comme le déséquilibre entre le Nord et le Sud, même si les investissements de l’Etat se sont effectués à proportion d’un quart pour le Sud et des trois quarts pour le Nord et les Iles. Car la multiplication des emplois administratifs s’est pour l’essentiel réalisée au profit des Européens dans ces régions, tandis que leur jeunesse (kanake) gagnait les banlieues de Nouméa pour faire des études ou chercher (souvent en vain) un travail. Cette forte dégradation de la situation sociale favorise la dynamique de l’USTKE et du Parti travailliste. Mais si ces deux regroupements veulent actuellement un référendum sur l’indépendance calédonienne dès 2014, ils sont bien les seuls – avec le RUMP et le Front national (8)… ; les autres partis cherchent plutôt une solution consensuelle et originale entre large autonomie et souveraineté. Néanmoins, à quelques mois des nouvelles provinciales, il ne manque donc aux Kanak-e-s que 5 élu-e-s pour pouvoir, en atteignant les 3/5 des postes au Congrès, fixer la date d’un référendum susceptible de déboucher sur l’indépendance.

Vanina

1. Aux élections professionnelles de 2013, public-privé confondus, l’USOENC, qui est liée à la CFDT, baisse un peu (avec 21,5 % des voix) alors que l’USTKE et FO progressent (16 % et 8 %). Quatre autres syndicats sont représentatifs (plus de 5 % des suffrages).

2. C’est en partie grâce à l’exportation du nickel que la croissance de la Nouvelle-Calédonie demeure aux alentours de 4 % depuis des années, et que son PIB par habitant l’élève au deuxième rang de la zone Pacifique, entre l’Australie et la Nouvelle-Zélande. La nouvelle usine du Nord devrait réduire le gros déséquilibre économique entre les provinces, et propulser l’archipel au rang de second producteur de nickel au monde.

3. Le Rassemblement démocratique océanien (RDO), qui regroupe des immigré-e-s de Wallis-et-Futuna, a intégré le Front en 1988.

4. En août 2009, l’USTKE appellera à la grève générale pour dénoncer l’incarcération de son responsable, Gérard Jodar, placé fin juin 2009 en détention à la suite de ce conflit et qui sera libéré mi-janvier 2010.

5. En 1990, le FLNKS est devenu membre à part entière du Groupe mélanésien fer de lance (GMFL) qui unissait déjà la Papouasie-Nouvelle-Guinée, le Vanuatu et les îles Salomon et Fidji.

6. Il existe des inégalités économiques criantes entre la région Sud et les terres coutumières où vivent les Kanak-e-s, déjà parce que, ces terres ne pouvant être hypothéquées, les banques refusent tout prêt aux Kanak-e-s. Le fonds de garantie qui vient de voir le jour devrait y remédier quelque peu.

7. Le Rassemblement océanien pour une Calédonie plurielle (ROCP), qui a remplacé en 2004 le Rassemblement océanien pour la Calédonie, regroupe la majorité de l’électorat wallisien et futunien : quoique très exploités et maltraités par les Caldoches dans le bâtiment et les mines, les immigré-e-s de Wallis-et-Futuna demeurent en général hostiles à l’indépendance par peur de devoir repartir.

8. Après avoir eu quatre élus territoriaux en 2004, le FN a disparu des institutions et du débat politique calédonien. Cela n’a pas empêché Marine Le Pen (qui, au premier tour de la dernière présidentielle française, a obtenu 11,66 % des suffrages en Nouvelle-Calédonie) d’exhorter en mars dernier à Nouméa les anti-indépendantistes à créer une « structure électorale de rassemblement », avec une charte comportant « trois ou quatre points incontournables dont le principe de la Nouvelle-Calédonie française ».


ENCADRE
Vers l’indépendance kanake et socialiste

1853 : La France prend possession, dans le Pacifique, de la Nouvelle-Calédonie – grande comme deux fois la Corse mais comptant seulement 250 000 habitant-e-s aujourd’hui (aux deux tiers dans le Grand Nouméa).

1878 : Insurrection des Kanak-e-s contre la colonisation et féroce répression, avec plus de 1 200 morts dans leur camp (5 % de leur communauté).
Septembre 1984 : Le Front de libération kanak et socialiste (FLNKS), issu du Front indépendantiste et dirigé par Jean-Marie Tjibaou, se fixe comme objectif l’« indépendance kanake et socialiste » (IKS). Il regroupe alors l’Union calédonienne (UC), le Parti de libération kanak (Palika), le Front uni de libération kanak (FULK), l’Union progressiste mélanésienne (UPM), le Parti socialiste calédonien (PSC) et l’Union syndicale des travailleurs kanaks et des exploités (USTKE).

18 novembre : Le « boycott actif » des élections territoriales auquel appelle le FLNKS (avec barrages routiers et manifestations) est suivi par 80 % des Kanak-e-s. En découlent les « événements » au cours desquels s’affrontent violemment partisans et adversaires de l’indépendance, dans les années 1980. De nombreux Kanaks, en particulier des leaders tels qu’Eloi Machoro, seront assassinés par les forces de l’ordre ou par des anti-indépendantistes.
1er décembre : 1er congrès du FLNKS qui arrête la constitution d’un gouvernement provisoire de Kanaky, avec à sa tête Tjibaou.

Février1985 : Le FLNKS fait des comités de lutte kanaks ses instances de base, rejette la proposition d’« indépendance-association » d’Edgard Pisani et décide le boycott du système scolaire français avec la création des écoles populaires kanakes (EPK).

29 septembre : Aux élections régionales créées par le statut Fabius-Pisani, le FLNKS remporte trois des quatre nouvelles régions (Nord, Centre et îles Loyauté) mais reste minoritaire à l’échelle du territoire, la majorité des suffrages et le Sud (comprenant Nouméa) allant aux anti-indépendantistes du Rassemblement pour la Calédonie dans la République (RPCR) de Jacques Lafleur.

Août 1986 : En congrès, le FLNKS décide de ne participer à un référendum d’autodétermination que si le scrutin est réservé au peuple kanak ; et l’UC arrive à faire passer le maintien du Front dans les institutions régionales alors que ses autres composantes souhaitaient revenir au boycott.

2 décembre : Grâce au soutien des Etats membres du Forum des îles du Pacifique et des pays non alignés, le FLNKS obtient le vote par l’Assemblée générale des nations unies d’une résolution affirmant le « droit inaliénable du peuple de la Nouvelle-Calédonie à l’autodétermination et à l’indépendance » et inscrivant l’archipel sur la Liste des territoires non autonomes selon l’ONU.
Mai 1987 : Le FLNKS choisit de boycotter le référendum d’autodétermination prévu le 13 septembre, ainsi que les Jeux du Pacifique Sud qui doivent avoir lieu en décembre en Nouvelle-Calédonie. A ce référendum, l’indépendance sera rejetée par 98,3 % des suffrages exprimés… mais avec une participation de 59,1 % des incrit-e-s seulement, du fait de l’abstention des indépendantistes.
2 avril 1988 : Le Front décide un « boycott actif » des institutions et élections fondées par le statut Pons après le référendum.

Avril-mai (entre les deux tours de la présidentielle française) : Sous la présidence Mitterrand et le gouvernement Chirac, des militants du FLNKS tiennent en otages 27 gendarmes dans une grotte à Ouvéa ; l’armée française intervient (2 militaires mourront au cours de l’opération) et abat 19 Kanaks.

26 juin : Les accords de Matignon, chapeautés par le Premier ministre Rocard, sont signés entre Tjibaou pour le FLNKS et Lafleur pour le RPCR. Les trois provinces constituées – Nord, Sud et Iles – sont administrées chacune par une Assemblée élue et un président dotés de larges pouvoirs. Le territoire de Nouvelle-Calédonie est géré par un Congrès formé à partir des Assemblées des provinces. Un référendum sur son autodétermination doit être organisé en 1998, mais la composition de son corps électoral reste à déterminer.


ENCADRE

Gomes, ses ambitions et ses magouilles

Ex-RPCR, Philippe Gomes entre en 2004 à l’Avenir ensemble créé par Harold Martin et devient président de l’Assemblée du Sud quand ce parti l’emporte aux provinciales peu après. Mais aux législatives de 2007 les leaders de l’Avenir ensemble sont éliminés par les candidats du RUMP (l’ancien RPCR) ; ils tirent de leur défaite des leçons différentes : Martin veut revenir à une opposition aux indépendantistes, Gomes souhaite accélérer l’application de l’accord de Nouméa.

Lorsque, en juillet 2007, la présidente du gouvernement Marie-Noëlle Thémereau, de l’Avenir ensemble, démissionne, fatiguée par la guerre entre sa formation et le RUMP, Estrosi, secrétaire d’Etat à l’Outre-Mer sous la présidence Sarkozy, réunit Frogier et Martin afin de faciliter une alliance entre eux. Celle-ci se réalise, incitant Gomes à scissionner avec ses partisans pour fonder Calédonie ensemble en 2008. Toutefois, aux provinciales de 2009, il rejoint ses concurrents dans une « entente républicaine » qui leur permet de garder la majorité au Congrès, avec 31 sièges sur 54 (13 RUMP, 10 Calédonie ensemble, 6 Avenir ensemble, 2 RPC) et de se partager les pouvoirs : Frogier à la tête du Sud, Gomes à celle du gouvernement, Martin à celle du Congrès. Les indépendantistes ont cependant bénéficié des dissensions à droite et passent de 18 sièges en 2004 à 23.

Dans son discours de politique générale, le nouveau président de l’exécutif Gomes met l’accent sur le social et sur un fort interventionnisme de la puissance publique dans l’économie. Sur la question institutionnelle, il reste très évasif et parle juste d’une « décolonisation » avec l’accompagnement de l’Etat ; cette réserve n’empêche pas les désaccords de fond de refaire surface dans l’« entente républicaine » – en particulier quand Frogier suggère, en février 2010, d’associer le drapeau tricolore au drapeau Kanaky. Gomes propose, lui, un seul drapeau avec des figures censées évoquer les deux principales communautés. Mais l’idée de Frogier est soutenue à la fois par Sarkozy et par le Congrès calédonien. De ce fait, en juillet, le Premier ministre Fillon hisse pour la première fois le drapeau Kanaky et le drapeau français ensemble au-dessus du haut-commissariat de la République en présence du président Gomes.

Cette question du double drapeau ne fait pas moins chuter le gouvernement Gomes en 2011. Quand les élu-e-s UC annoncent qu’ils vont démissionner parce que certains maires refusent de l’adopter, Gomes prévient via les médias : « Si ce gouvernement est renversé par la démission en bloc d’une de ses composantes, […] lors de la constitution du gouvernement suivant, à la seconde même où ils seront nommés, les membres de Calédonie ensemble en démissionneront [et] l’Etat n’aura pas d’autre choix que de dissoudre le Congrès et provoquer de nouvelles élections. » S’ensuit l’épisode des gouvernements démissionnaires successifs, en mars-avril 2011… jusqu’à ce que, le 8 avril, le Conseil d’Etat impose un délai de dix-huit mois entre deux démissions d’une minorité d’élu-e-s, pour empêcher la chute systématique de l’exécutif calédonien. Martin est une fois de plus désigné, mais Calédonie ensemble doit abandonner sa stratégie de démissions à répétitions. Gomes joue dès lors à fond la carte d’une opposition à la « coalition RUMP-Avenir ensemble FLNKS-Parti travailliste ».

Aux législatives de 2012, il devient député et rejoint au Parlement français le groupe de l’Union des démocrates et indépendants (UDI) de Borloo. Il continue de critiquer vertement le gouvernement Martin, appelant à un « Grenelle de la vie chère » et à « un dialogue constructif entre indépendantistes et non-indépendantistes ». Depuis décembre, il n’est plus dans les institutions calédoniennes qu’un simple membre du Congrès et de l’Assemblée du Sud…

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