Accueil > Courant Alternatif > *LE MENSUEL : anciens numéros* > Courant Alternatif 2022 > 323 Octobre 2022 > La Rafle du Vel d’Hiver : la mémoire, l’histoire et l’Etat

CA 323 octobre 2022

La Rafle du Vel d’Hiver : la mémoire, l’histoire et l’Etat

jeudi 20 octobre 2022, par Courant Alternatif

La polémique minable déclenchée par les éructations en ligne des cadors des plateaux politiques a monopolisé les commémorations des 80 ans de la rafle dite du Vel d’Hiv en substituant à un débat réflexif et informatif un brouhaha médiatique alors que cet épisode est l’un des plus tragiques survenus en France sous l’Occupation.

Le 16 et 17 juillet 1942 plus de 8 000 hommes et femmes, juifs polonais pour la plupart et près de 4 000 enfants, le plus souvent français furent arrêtés par la police parisienne puis transférés par bus soit vers le camp de Drancy, soit vers la salle des sports du Vélodrome d’Hiver rue Nélaton dans le 15ème arrondissement. A la fin du mois d’août 1942 plus de cinq mille d’entre eux et elles auront été gazés a Auschwitz, quant aux autres seule une centaine survivra à l’enfer des camps nazis.


L’histoire ne connaît pas ses locataires : à l’emplacement du Vélodrome se trouvent aujourd’hui des immeubles de bureaux abritant une annexe du ministère de l’Intérieur. L’histoire est un combat, un conflit permanent entre la vérité historique, le roman national et les mémoires des groupes concernés. Le souvenir de la tragédie fut pendant longtemps le fait essentiel de la communauté juive rassemblant chaque années dans des cérémonies commémoratives des milliers de personnes (10 000 personnes sont présentes en juillet 1962 pour les vingt ans de la rafle). Il faut attendre 1992 pour que soit établie une journée de commémoration le dimanche qui suit l’anniversaire. Dès lors, le 16 juillet 1942 devient le symbole de la complicité de Vichy dans la Shoah. L’événement chemine donc lentement dans la mémoire nationale mais des points restent largement tabous, minorant voire excluant totalement la participation des autorités françaises et des ses forces de police et il faudra l’obstination forcené de militants comme Maurice Rajfus pour rappeler ces faits.

Arrivée à la gare du Bourget-Drancy

Aujourd’hui la connaissance de la rafle bien qu’encore imparfaite est largement documentée par les historiens, mais sa narration implique d’assumer les points essentiels qu’on peut résumer grossièrement de la façon suivante :
1/La Rafle du Vel d’Hiv est la plus importante opération mise en œuvre en Europe de l’Ouest dans le cadre de la solution finale, ni les arrestations d’août 1942 a Berlin (la Große Fabrik Aktion) et ses 6 000 juifs arrêtés, ni l’opération de juin 1943 à Amsterdam avec ses 5 500 personnes interpellées ne peuvent entrer en comparaison. Pour donner une image implicite sur les 74 000 déportés juifs de France, un sur six a été arrêté les 16 et 17 juillet 1942.
2/La Rafle du Vel’ d’Hiv se caractérise par un fait inédit : l’arrestation massive d’enfants, séparés de leurs parents puis déportés avec des centaines d’inconnus. Des convois comme ceux des 17, 19, et 21 août 1942 partis de Drancy pour Auschwitz avec des centaines d’enfants de moins de 16 ans sont sans équivalent ailleurs.
3/L’importance des deux journées parisiennes laissent parfois dans l’ombre la suite des événements, d’une part que les policiers parisiens vont traquer pendant plusieurs semaines les malheureux qui auraient pu échapper aux arrestations de juillet jusqu’au 31 août environ 1 200 personnes recherchées sont retrouvées la plupart par des brigades spéciales de la police municipale parisienne composé de gardiens de la paix en civil, d’autre part que l’été 1942 est l’été des rafles comme celle moins connue et oubliée du 26 août 1942.
4/La Rafle du Vel d’hiv est d’abord une opération de police préparée par une seule et même instance la préfecture de Police de Paris et ses milliers d’agents. La base de travail de la Préfecture est l’exploitation des différents fichiers qu’elle a constitué : le fichier général des juifs de 1940 et le fichier dit de contrôle établi en 1941 a la suite de la deuxième opération de recensement ont permis l’établissement d’une liste de plus de 29 000 noms destinés à être soumis à arrestation. Au delà des considérations politiques les pratiques de la Police parisienne déjà anciennes (fichage, contrôle des concierges, étrangers perçus comme ennemi intérieur, etc.) se sont trouvés particulièrement adaptés à l’opération. Les rafles dite du billet vert en mai 1941 ayant constitués des terrains d’expériences fructueux
5/La rafle n’est pas le fait de minorités activistes selon les termes de Mitterrand mais d’une volonté affichée et résolue des plus hautes autorités de l’Etat (René Bousquet secrétaire général de la Police, Pierre Laval chef du gouvernement) relayés par l’ensemble des échelons administratifs et de commandement (Emile Hennequin directeur de la Police Municipale parisienne et l’ensemble des commissaires d’arrondissement).
6/Il était tout a fait possible de mettre des limites aux desiderata de l’occupant ou tout du moins de refréner ses velléités. En Belgique le bourgmestre de Bruxelles Jules Coetst, bien loin d’être philosémite refusera en faisant simplement respecter le droit de mettre à disposition la police municipale de la ville. A la fin de la guerre 20 000 juifs bruxellois auront ainsi échappés à la déportation. A la base, il furent peu nombreux à agir directement pour éviter les arrestations, la passivité c’est a dire l’absence d’excès de zèle valant résistance. D’après les calculs des historiens ce sont 1/3 des objectifs qui auront été remplis par les pandores parisiens.
7/A l’évidence la justice de la libération se veut particulièrement conciliantes et malgré quelques condamnation pour l’exemple les technocrates du service juifs de la préfecture ne sont pas jugés, aucun commissaire des 20 arrondissements parisiens en poste en juillet 1942 ne sera également condamné par la cour de justice de la Seine.

La seule image connue de la rafle

La Rafle du Vel d’Hiv n’est un donc pas un malheureux événement mais l’aboutissement logique de la collaboration. Son sordide succès trouve son origine et sa réussite dans un système (l’organisation policière) et dans une idéologie (l’antisémitisme et la soumission à la hiérarchie) que le régime de Vichy poussera à son paroxysme.

Répondre à cet article


Suivre la vie du site RSS 2.0 | Plan du site | Espace privé | SPIP | squelette