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Chronique poitevine

vendredi 13 novembre 2009, par Courant Alternatif

Dans le numéro d’octobre 2009 de Courant alternatif, nous donnions le programme de la Journée anticarcérale prévue le 10 octobre à Poitiers. Des événements que nous n’avions pas annoncés s’y sont produits et méritent qu’on y revienne.


Retour sur une funeste journée

L’objectif de la journée anticarcérale devait donc être une occasion, grâce aux débats prévus, de réintroduire, de manière suivie et régulière, la question de l’enfermement dans les pratiques militantes. Le collectif contre la prison de Vivonne rappelait en ce sens, dès le lendemain des incidents du samedi, « que la manifestation n’était pas le centre de la journée ». Que, par conséquent, « les pratiques utilisées [lors de cette manifestation] ne correspondaient pas à [ses] attentes et qu’un bilan de la stratégie politique émanera[it] de ces événements ».
Mais auparavant, dans ce communiqué, le collectif affirmait avec force : « Les déclarations de tous les “citoyens” et “journaleux” qui ont pris hâte de faire passer ce collectif comme un prétexte pour organiser une “émeute” et étant une “cellule d’ultra-gauche” nous paraissent donc d’une stupidité sans nom, d’un mensonge et d’une volonté politique des plus réactionnaires. Encore une fois nous assistons à l’utilisation d’outils médiatico-politiques récurrents ces derniers temps au même titre que les étiquettes d’“anarcho-autonome” et d’“ultra-gauche organisée”. » La solidarité avec tous les interpellés était immédiatement posée comme un principe.

Dès le lundi 12 à 14 heures, huit des personnes interpellées passaient en comparution immédiate au tribunal de Poitiers. Beaucoup de monde présent pour les soutenir malgré une incroyable présence policière sans doute encore accrue par l’arrivée dans la ville du ministre de l’Intérieur, venu essayer de comprendre la recette du farci poitevin. Quelques personnes purent entrer dans la salle, occupée en partie par… des étudiants en droit ! mais la grande majorité dut rester sur les marches du palais.

« Dans la bouche du procureur, c’est la voix d’Hortefeux qui raisonne sous la coupole du tribunal : plus de cinq ans de prison ferme et trois ans de sursis sont réclamés en tout pour ces huit prévenus qui n’ont même pas causé d’égratignure. On en accuse de jets de pierre, de pile, ou de briquet, en oubliant qu’aucune n’a atteint la cible qu’on lui prête. On soupçonne les témoins de complicité sans leur laisser le moindre crédit et l’on glorifie le courage et la bravoure des fonctionnaires de police (surtout les gradés…) qui sont installés sur un piédestal. L’Etat policier félicite ses troupes (massivement présentes dans la salle !) par la voix d’un procureur qui semble vouloir dire : “Vous manifestiez contre la prison de Vivonne, eh bien, vous allez savoir de quoi vous parlez” qui fait écho aux : “Vous vous êtes bien amusés, à nous maintenant !” lancés par les représentants de l’ordre lors des multiples arrestations en marge de la manifestation. Sous couvert d’une remise en contexte, on nous rabâche que sous l’action collective se cachent des décisions individuelles, et donc des responsabilités individuelles à la terreur qui ébranla le centre-ville de Poitiers alors animé par la liesse pacifique [du Festival] “Les Expressifs”, et on nous parle de traumatisme et des enfants qui pleurent, en oubliant bien sûr que ce sont les policiers et personne d’autre qui ont lancé trois grenades lacrymogènes dans la foule, irritant la gorge et les yeux des passants. A l’entendre, c’était la guerre civile. » (Collectif contre la prison de Vivonne)

Malgré la volonté délibérée de la police de faire peur en laissant planer la possibilité de nouvelles interpellations, beaucoup restèrent jusqu’à l’heure du verdict, à 1 h 30 dans la nuit de lundi à mardi.
Nathalie : Déclarée coupable de détention de feux d’artifice ; 2 mois avec sursis ;
Charles : Déclaré coupable de détention de feux d’artifice ; 2 mois avec sursis ;
Patrick : Déclaré coupable de violence sur commissaire (jet de pile) ; 8 mois dont 4 avec sursis ; 800 euros d’amendes ;
Serge : Déclaré coupable de dégradations volontaires sur bien privé ; 6 mois avec sursis, 2 ans de mise à l’épreuve (obligation de soins, d’activité et de dédommagement) ; 2 850 euros d’amendes ;
Samuel : Déclaré coupable de violence sur commissaire ; 6 mois dont 5 avec sursis ;
Jean-Salvy : Déclaré coupable de violence sur officier de police ; 6 mois dont 5 avec sursis ;
Leo : Déclaré coupable de dégradations volontaires par incendie et jets de pierre ; 6 mois avec sursis ;
Candice : Déclarée coupable de dégradations volontaires sur un bien d’utilité publique ; 6 mois avec sursis et mise à l’épreuve ; 300 euros d’amendes pour refus d’ADN et 650 euros pour la Mairie de Poitiers.

La presse n’ayant pas grand-chose à se mettre sur le marbre ce dimanche-là, le pouvoir ayant à faire oublier quelques affaires désagréables, l’occasion était bonne pour faire enfler démesurément la polémique. Car, enfin ! les dégâts ? Certes il y en eut, mais quelques jours plus tard les tonnes de terre déversées par la FNSEA en centre-ville, sous la protection des autorités, coûtèrent sans nul doute autant que les vitrines et la peinture pour recouvrir les tags du 10 ! Des affrontements, il y en eut d’autres dans la même semaine, et surtout il y en avait eu durant les mois précédents. Mais le pouvoir ne craint ni ne réprime la FNSEA. Elle a davantage peur d’une jeunesse qui se radicalise d’autant plus qu’elle n’a rien obtenu, durant ses trois années de lutte, à l’université comme au lycée – et ce dans un contexte où même au sein des entreprises les formes prises par la contestation diffèrent des formes habituelles, et pas seulement dans l’Hexagone.

Pour comprendre les événements de Poitiers, et en particulier la responsabilité policière dans la journée du 10 octobre, il faut revenir un peu en arrière. La force des mouvements lycéens et étudiants dans une petite ville de 90 000 âmes (sensibles !), avec près de 30 000 étudiants, a créé depuis un an une ambiance particulière de chasse aux jeunes : une BAC très agressive qui sillonne Poitiers le soir, à la recherche de têtes connues du mouvement étudiant, de nombreuses arrestations hors manifs, des menaces verbales et physiques continuelles, des procès et des condamnations – lesquelles, rétrospectivement, paraissent assez faibles, comparées à celles qui sont tombées à la suite du 10 octobre. C’est dans ce contexte que s’est créé au printemps dernier le Comité poitevin contre la répression des mouvements sociaux. Et s’il ne bénéficia pas alors du même soutien que présentement, c’est que nous n’étions pas encore en période préélectorale !

Ne pas céder à la simplification

Le décor était donc déjà planté, et les militants que nous qualifions de « hors sol » et que nous critiquons avec force (voir plus haut et plus loin) ne furent finalement que la cerise sur le gâteau. C’est bien le quadrillage d’une ville destiné à marginaliser une partie de la population (une jeunesse contestataire) qui est le véritable enjeu. Si on voyait cela dans ce que les bien-pensants appellent les « quartiers sensibles » ou les « quartiers » tout court, c’était plus rare dans un centre-ville, bien blanc, de gauche, culturel et pantouflard. Et heureusement si, cette fois, le silence des pantoufles n’a pas triomphé de la solidarité ; espérons qu’il en serait de même en cas d’incidents dans les « quartiers » !

Le déchaînement contre les casseurs ultra-gauche a permis que les vraies causes – les offensives patronales et la morgue de la classe dominante – soient une nouvelle fois occultées. Tel un tour de magie, tel un discours convenu qui sert depuis des lustres, on dénonce les casseurs et/ou les provocateurs. Au nom de la République pour les uns, au nom de l’ordre pour les autres – certains même, à l’extrême gauche libertaire, dénonçant les « fascistes » ! Il est évident que, quelles que soient les critiques faites au déroulement de la manif, commencer un communiqué par la dénonciation des « casseurs » ou des « fascistes » a un sens très précis, celui non seulement de se démarquer, mais aussi de se réintroduire dans le camp de ceux qui font de la « vraie politique » et qui ont pignon sur rue.

La pression a été si forte qu’il a parfois été difficile de faire entendre un autre son de cloche, tant tout était déformé à souhait pour faire dire aux mots ce qui allait dans le sens du consensus politiquement correct.
S’il ne fut pas facile de dire que ne pas dénoncer ne signifiait pas ne pas critiquer avec détermination, il fut tout aussi compliqué de faire entendre à d’autres que critiquer n’est pas dénoncer. Il aurait fallu se taire et approuver. Eh bien non, il n’était pas question de se taire et de ne pas mettre en question ces stratégies avant-gardistes que certains néo-autonomes ou anarchistes (appelez-les comme vous voulez, vous voyez de quoi il s’agit) mettent en place. Il fallait absolument refuser de se laisser enfermer dans une omerta voulant nous pousser à un choix sinistre et stalinien : « Qui n’est pas avec nous est contre nous. » Non ! « Les ennemis de nos ennemis ne sont pas forcément nos amis » !

Le texte le plus élaboré et le plus significatif de cette stratégie guerrière totalement artificielle fut celui du groupe anarchiste individualiste Non Fides intitulé « Poitiers : Eclaircissements récents sur l’impossibilité de quelques affinités ». S’en prenant à la fois à l’OCL, au Collectif contre la prison de Vivonne, et finalement à toutes celles et tous ceux qui étaient venus à cette Journée anticarcérale pour débattre et en savoir plus sur les prisons, ce texte a finalement bien compris notre position : c’est vrai, selon nous, « l’heure n’est pas à l’attaque et à la destruction de toutes les prisons ! ». Nous devrons, hélas, attendre encore un peu. Nous ne nous étendrons pas ici sur cette prose que l’on peut trouver sur le site de l’OCL (http://oclibertaire.free.fr/), et qu’un internaute a parfaitement analysé et critiqué dans un texte que nous reproduisons ci-contre dans la rubrique « Courrier du web  ».

Le débat n’est certainement pas clos, mais il est évident que les événements de Poitiers ont fait bouger les lignes et que, avec un peu de recul, il sera possible d’en tirer plus sereinement des enseignements.

OCL-Poitou

à lire
Il n’y a pas eu plus d’émeute à Poitiers le 10 octobre
que de socialisme en France en mai 1981 (communiqué OCL Poitou)


Sans la liberté de blâmer, il n’est point d’éloge flatteur

(Beaumarchais)

Le 23 août, un groupe a saboté la construction d’un nouveau centre de détention pour émigrants à Fairoaksbaan, aéroport de Rotterdam, Pays-Bas. « Nous avons mis le feu à l’endroit où se trouvent les bureaux qu’utilisent les directions des sociétés de planification et de construction responsables du projet. Toutes les entreprises impliquées dans la planification, la conception, la construction et l’exploitation font des profits sur l’emprisonnement des personnes avant leur expulsion. Elles soutiennent le système répressif qui vise à briser la dignité des émigrants, les exploite et même les tue. Notre action vise à arrêter la construction de la forteresse Europe…. », précise le groupe qui revendique l’action.
Et puis en Belgique, le 16 octobre… La presse rapporte qu’« une vingtaine de personnes masquées ont envahi jeudi l’entreprise de construction Besix, dans la commune gantoise de Sint-Denijs-Westrem. L’entreprise a été saccagée, selon le parquet de Gand. Les faits résulteraient du mécontentement provoqué par la construction d’un nouveau centre fermé pour les sans-papiers à Steenokkerzeel, à côté du centre fermé existant 127 bis. D’après la presse locale, le groupe est entré dans le bâtiment de Besix, Kortrijksesteenweg, en fin de matinée et a saccagé tout le mobilier, projeté de la peinture noire partout, abîmé du matériel de bureau, des ordinateurs et des écrans plats. Du produit odorant a été déversé sur le sol. La salle d’accueil, plusieurs bureaux et des espaces de conférences ont été dévastés. Des slogans en noir ont été écrits sur un mur : « No borders » et « 127 tris JAMAIS ». Les membres du groupe auraient expliqué à la réceptionniste qu’il ne lui arriverait rien si elle se tenait calme. Ils ont également déclaré que leur acte était « la conséquence de la construction des prisons ». Les vandales s’opposeraient ainsi à la construction d’un nouveau centre de transit pour sans-papiers à Steenokkerzeel. Le nouveau centre de rétention sera construit sur un terrain qui jouxte le centre fermé 127 bis. « Leur méfait accompli, les individus ont pris la fuite sans être inquiétés. La police n’a pas de traces vers des suspects, mais elle a déclaré qu’il est sûr qu’il s’agirait d’anarchistes. »

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