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Les agrocarburants :
nouvelle arnaque, nouvelle cata

jeudi 6 décembre 2007, par Courant Alternatif

Le terme de biocarburant, souvent utilisé, est fallacieux. Il n’y a en effet rien de “ bio ” dans ces nouvelles transformations énergétiques, si ce n’est le volet idéologique qui voudrait nous faire croire qu’il y a dans les agrocarburants un aspect “ écologique ”. Sous ce vert vernis, la promotion actuelle qui est offerte aux agrocarburants cherche à prétendre limiter à court terme les émissions de gaz à effet de serre, pallier à moyen terme l’épuisement des réserves de pétrole et favoriser à long terme le développement agricole.
En fait, il s’agit avant tout de trouver de nouvelles ressources énergétiques, à n’importe quel prix, par n’importe quel moyen, afin de servir le désastre du modèle de production capitaliste.


Qu’est ce qu’un agrocarburant ?

Une première idée fausse et souvent véhiculée prétend que les agrocarburant remplaceraient les énergies fossiles (pétrole etc.). Une partie importante des agrocarburants ne sert en fait que d’additif au pétrole, il s’agit de toute la famille des alcools qui complètent (environs 10% et depuis de nombreuses années) le pétrole sans plomb : la betterave ou le blé en Europe, le maïs en Amérique du nord, la canne à sucre en Amérique du sud.
L’autre famille d’agrocarburants est les huiles. Elles pourraient remplacer le gazole routier, mais elles sont aussi pour l’instant principalement utilisées en complément. Il s’agit du tournesol, du colza, du soja, du palmier à huile, de la jatropha etc.
Afin de concurrencer le pétrole, les études évaluent le seuil de 65 $ le baril comme plancher de rentabilité. Le fait que le baril de pétrole soit aujourd’hui à presque 100$ sur la plupart des marchés mondiaux explique la publicité qui est faite aux agrocarburants. La soi-disante prise de conscience des tenants de ce monde (Al Gore, Hulot, Grenelle…) ne sont que la justification médiatique d’une restructuration agricole
mondiale à des fins de profit.

France : Plan Raffarin 2004 et Grenelle 2007

En 2004, dans le cadre du plan véhicules propres, le gouvernement Raffarin offrait 10 millions d’euros de cadeaux fiscaux aux entreprises automobiles : l’écologie est un bon prétexte pour faire des présents à ses amis ! Le plan prévoyait aussi un budget d’un milliard d’euros pour soutenir le financement de la branche agro-industrielle. Les principaux bénéficiaires sont l’Association des Betteraviers de France et Passion Céréales, qui réunit les grands céréaliers. La plupart des investissements ont été financés dans l’Aube, en Alsace et dans les Pyrénées Atlantiques. Lors du grenelle sur l’environnement, de nombreuses ONG ont dénoncé ce plan comme une subvention agricole déguisée dont les gains écologiques obtenus en brûlant du pétrole végétal dans les moteurs sont annulés par les impacts de la phase de production. En effet, pour produire un litre d’agrocarburant, il faut de plusieurs décilitres à un litre de pétrole selon le rendement de la plante (pour les engrais, les pesticides, le transport, les machines agricoles…). Très rapidement, le 25 octobre dernier, Sarkozy coupait l’herbe sous le pied des réfractaires en annonçant que personne ne reviendrait sur les engagements pris. Les amis de la clique au pouvoir ont donc vite été rassurés.
On voit ainsi comment en France, les agrocarburants ont servi de soutien financier à l’agriculture intensive, avec cerise sur le gâteau : un look plus sympathique pour une branche, à juste titre accusé de nocivité et un pas supplémentaire dans l’acceptation des OGM, au nom d’une soit-disante indépendance énergétique.

Mexique : La crise de la tortilla

La tortilla est l’aliment de base de la population mexicaine. Cette galette de maïs l’était déjà dans la période précolombienne chez les civilisations maya, toltèque, aztèque… Depuis l’adhésion du Mexique à l’Accord de Libre-Echange Nord Américain (ALENA), les fermiers mexicains n’arrivent pas à rivaliser économiquement avec le maïs subventionné venant des grandes monocultures des Etats-Unis. Peu à peu, le Mexique qui jusque-là s’auto-approvisionnait, augmente sa dépendance envers le maïs du grand voisin. Étant donné que la demande de maïs pour la fabrication d’éthanol destinée à la fabrication de carburant augmente, le prix du maïs, lui, monte en flèche. Ainsi, beaucoup de Mexicains (et notamment des paysan-ne-s) ne peuvent plus payer le prix d’un aliment si essentiel à leur culture et à leur vie quotidienne. Cela a pour conséquence de forcer beaucoup de paysans à quitter leurs exploitations et à émigrer vers les villes pendant que tous les aliments de base continuent de grimper (volaille etc.)
Pour faire face à cette crise agraire, le gouvernement mexicain a été obligé de bloquer le cours du maïs en février 2007. Mais ce que le gouvernement mexicain présente aujourd’hui comme une héroïque intervention pour freiner l’augmentation des prix est en réalité une légalisation de l’augmentation disproportionnée du prix du maïs imposée par des multinationales, Cargill notamment.
En ce moment le gouvernement mexicain s’apprête à signer la “ loi sur la biosécurité ” (plus connue sous le nom de loi Monsanto, du nom du géant semencier) qui leur permettrait de répandre l’agriculture transgénique légalement, décrié très fortement, notamment dans les populations paysannes indiennes.

Brésil : le désert vert

Le 8 mars 2006, journée internationale des femmes, 2 000 femmes de Via Campesina (organisation internationale de syndicats de paysans) entrent dans une pépinière appartenant au géant norvégio-brésilien de la cellulose, Aracruz Cellulosa, dans la région de Rio Grande do Sul au Brésil. Cette action fait suite à la destruction de deux villages perpétrée par les milices d’Aracruz soutenu par la police fédérale (la police du sympathique président brésilien Lula), justifiée par l’achat des terres par des investisseurs au temps de la dictature militaire avec des subventions notamment de la banque mondiale.
Lors de cette action, ces femmes détruisent environ un million de plants d’eucalyptus et saccagent le laboratoire. Cette manifestation fait suite aussi à de nombreuses contestations nationales contre les conséquences sociales et environnementales de l’extension des monocultures au Brésil, qu’elles dénomment “ le désert vert ” . Les déserts verts sont les énormes plantations d’eucalyptus, d’acacia et de pins qui servent à la fabrication de la cellulose, convertie ensuite en carburant. Ce désert vert recouvre aujourd’hui des millions d’hectares au Brésil et en Amérique latine. Partout où le désert vert avance, la biodiversité est détruite, les sols sont abîmés et les rivières sont asséchées. Sans oublier l’énorme problème de la pollution générée par les usines de cellulose qui polluent l’air et les eaux, menaçant en conséquence la santé des populations.
Aracruz Cellulosa produit aujourd’hui 27% de la cellulose offerte sur le marché mondial. L’eucalyptus, notamment transgénique, a une croissance rapide et un contenu en lignine faible, ce qui facilite la transformation en agrocombustible. En cela, l’eucalyptus est une plante d’avenir.

L’Indonésie &
le carbone

Les conséquences environnementales de la fabrication d’agrocarburants à l’aide d’huile de palme sont en Indonésie et en Malaise pire que les énergies fossiles. L’abattage de grandes zones forestières a pour conséquences le dégagement d’une quantité non négligeable de dioxyde de carbone (CO2), en plus d’empêcher les cycles naturels que les grandes étendues forestières équilibrent. Selon un rapport des Amis de la Terre, paru fin 2005, “ on estime qu’entre 1985 et 2000, le développement des plantations de palmiers à huile a été responsable de 87% de la déforestation en Malaisie ”. Pire, en asséchant les marais sur lesquelles les forêts ont grandi, la tourbe que ces marais referme, relâche, elle aussi, une quantité impressionnante de CO2. Ce qui n’est pas sans conséquence sur le réchauffement aussi bien local que global. L’Indonésie est ainsi devenue le quatrième plus grand producteur de CO2 ! Les célèbres orang-outans en liberté sont voués à disparaître, ainsi que le rhinocéros de Sumatra, les tigres, les gibbons et des milliers d’autres espèces. Cette agro-industrie de l’huile de palme est accompagnée d’incendies “ sauvages ” souvent à l’initiative des compagnies cultivant les champs de palmiers. Des milliers de paysan-ne-s ont été chassé-e-s de leurs terres, et celles et ceux qui ont essayé de résister ont été réprimé-e-s violemment (assassinats, tortures…)

Le Darfour et la Chine

On connaît (mal) la catastrophe humanitaire qui se déroule actuellement au Darfour, région soudanaise sur le bord de la frontière tchadienne.
Cette crise qui sévit depuis trois ans au Darfour cache mal les enjeux économiques qui se déroulent derrière le drame. Bien que la région soit “ désertique ”, elle recouvre avec le Tchad, le nord-est du Niger et le sud de l’Ethiopie, la plus grande réserve d’eau sous forme de nappes phréatiques. Les besoins énergétiques énormes de la Chine, ont poussé la politique extérieur de ce pays à s’inviter dans les politiques africaines. Soutenant le régime traditionaliste soudanais, la Chine envisage de cultiver dans ses régions immenses la jatropha, plante “ révolutionnaire ” poussant dans des régions semi-arides et ne nécessitant aucun entretien… si ce n’est un peu d’eau.
Mais comme la région est habitée par presque personne, les enjeux actuels sont de faire qu’elle soit complètement vide. Depuis la parution dans Courant Alternatif du mois dernier d’un article sur la situation au Niger (Le Niger, la rébellion et l’uranium, CA 174, p.25-27), l’armée nigérienne a commencé à placer des mines autour de nombreux villages et de nombreux puits. Sous le prétexte d’empêcher la rébellion de se ravitailler, les troupes du président Tandja sont en train de planifier la désertification humaine d’une zone convoitée pour ses ressources pas uniquement pétrolières ou uranifères, mais aussi phréatiques. Plusieurs entreprises chinoises prévoient ainsi la culture sur plusieurs centaines, voire quelques milliers de kilomètres carrés de jatropha. Mais pas que.
La Chine voit sa superficie de terres arables se réduire (un million d’hectare par an). Cette régression est due à l’urbanisation croissante, au surpâturage qui détruit la couverture herbeuse et à l’intensification de l’agriculture qui épuise les sols et assèche certains cours. Face à cette situation critique, les autorités ont décidé d’interdire la culture de riz, très gourmande en eau, dans les environs de Pékin en 2008, afin de garantir un approvisionnement en eau potable à tous les participant-e-s des jeux olympiques. Il apparaît donc peu probable que la Chine puisse dans l’avenir couvrir tous ses besoins alimentaires, ce qui l’oblige à avoir une politique extérieure très agressive afin de trouver des “ solutions ”. Comme nous le citions dernièrement, le Mouvement Nigérien pour la Justice écrivait “ La Chine n’a pas d’amis, juste des intérêts ”.

Il faut tout changer !

Du 12 au 30 mai prochain, aura lieu à Bonn en Allemagne, la convention sur la biodiversité des Nations Unis. De nombreuses personnes y seront présent-e-s aussi bien lors de conférences que de manifestations.
Plus que jamais, le monde doit changer de base. L’impasse écologique dans laquelle le capitalisme nous a mené ne peut aujourd’hui amener aucun leurre. Il n’y a pas de roue de secours pour le capitalisme ce coup-ci. Celles et ceux qui prétendent le contraire sont des arnaqueurs et des arnaqueuses qui veulent nous amener doucement vers le précipice. Celles et ceux qui au nom d’un humanisme à toute épreuve et sous couvert d’écologie, s’évertuent à ne pas voir les conséquences d’un mode de production aussi exploiteur socialement que suicidaire environnementalement, sont aujourd’hui aussi bien intégrés dans le processus de destruction que celles et ceux qui font du fric sans se préoccuper de rien. Quand Marx écrivait qu’un capitaliste était capable de vendre la corde qui le pendrait, il oubliait juste qu’il était aussi capable de mettre un label “ chanvre-bio ” dessus pour augmenter la plus-value.

Jérôme Ch.,
OCL - Strasbourg, le 30 novembre 2007

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2 Messages

  • Les agrocarburants :
    nouvelle arnaque, nouvelle cata

    23 février 2008 19:32, par michele fossi

    Salut Jérome, je trouve très intéressant ce que tu écris au sujet des projets Chinois en Afrique, surtout pour ce qui concerne la jatropha. Aurais-tu du metériel à m’envoyer, des sources à citer ou juste envie de m’en parler un peu plus au téléphone dans les prochains jours ? Je suis un journaliste en train d’écrire un article sur la jatropha et je voudrais enclure ces informations.
    Tu peux me contacter par email : mihele chez gmx.net

    Merci

    Michele Fossi

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  • Les agrocarburants :
    nouvelle arnaque, nouvelle cata

    9 octobre 2008 21:03, par Jean-François

    Il ne faut quand même pas dissimuler l’origine des "biocarburants", cette aberration sinistre. Ça n’a pas commencé en 2004 avec Raffarin ! Ce sont les "conférences citoyennes", copieusement endoctrinées par les Organisations soi-disant "non" gouvernementales comme le WWF et Greenpeace, qui, entre 1998 et 2002, ont réclamé ce "développement des biocarburants". Il ne s’agit donc pas d’un vernis rajouté après-coup : c’était bel et bien une revendication soi-disant radicale des mouvements soi-disant écologistes !

    Maintenant, les mêmes jouent sur les mots avec une kolossale finesse en prétendant qu’il ne faut plus dire "biocarburants" et en condamnant sans appel les "agrocarburants", comme s’ils n’en avaient jamais entendu parler avant !

    Je ne suis pas absolument sûr que ce soit une façon de faire avancer la "cause" que de faire preuve d’autant de malhonnêteté intellectuelle. Il n’y a pas que Sarkozy, Al Gore et Hulot pour avoir réclamé ces absurdités sous prétexte de "crise écologique". Il faut être amnésique ou de mauvaise foi pour le soutenir ! Inversement, il faudrait peut-être se demander pourquoi ces thèmes "écologistes" sont si faciles à récupérer par la droite la plus réactionnaire (Thatcher, de Villiers, Chirac, Sarkozy...) et la gauche la plus molle (Al Gore, Mamère...)

    Mais l’erreur est peut-être encore plus profonde, de croire qu’une révolution "climatique" viendrait à bout du capitalisme, alors que les fantasmes "climatiques" en sont depuis vingt ans la très efficace bouée de secours, inventée par Maggie Thatcher pour valoriser son pétrole, bien avant les crises financières.

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