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ECOLE

Les instits contre la guerre de 14-18

mercredi 28 novembre 2018, par Vanina

Le site Questions de Classe(s) a publié, comme contribution à une histoire subversive et populaire de l’école en France, le texte que voici sur la lutte menée contre l’« union sacrée » par des instituteurs et institutrices syndicalistes, avant la Première Guerre mondiale.


On ne peut comprendre ce qui se passe en 1914 sans remonter à l’instauration par Jules Ferry de l’école de la IIIe République – école de la revanche après la défaite de 1870. Pour beaucoup, cette débâcle est d’abord celle « de l’instituteur français sur l’instituteur prussien »... La devise de la Ligue de l’enseignement, fondée par Jean Macé et qui a milité dès 1866 pour une instruction gratuite, est « Pour la patrie, par la plume et par l’épée ». Macé rédigera un manuel pour les bataillons scolaires mis en place dans les écoles pour préparer la revanche.
La IIIe République accorde une place primordiale à l’école et à l’instruction publique qui doit enraciner les valeurs républicaines, unifier culturellement la France et propager une morale civique. Au service de la nation, l’école doit exalter le patriotisme. Jules Ferry proclame : « Nous voulons pour l’école des fusils ! Oui le fusil, le petit fusil que l’enfant peut manier dès l’école ; dont l’usage deviendra pour lui chose instructive ; qu’il n’oubliera plus, et qu’il n’aura plus besoin d’apprendre plus tard. Car ce petit enfant, souvenez-vous-en, c’est le citoyen de l’avenir, et dans tout citoyen, il doit y avoir un soldat toujours prêt » (discours aux instituteurs, 18 septembre 1881). L’instruction militaire est obligatoire à partir de 1880. Cette mesure ne fait que valider une pratique qui se répand de plus en plus dans le pays depuis la fin de la guerre de 1870. De nombreuses communes ont déjà développé la pratique de la gymnastique et des exercices militaires dans leurs établissements d’instruction publique primaire ou secondaire. Le ministère de l’Instruction publique distribue trois fusils scolaires de tir par établissement.
Les bataillons tombent petit à petit en désuétude et deviennent des cours d’éducation physique. Quant aux instituteurs et institutrices, eux/elles-mêmes formé.e.s de manière quasi militaire dans les écoles normales, ils et elles sont globalement fiers de participer à cet enseignement nationaliste, jusqu’à…
… l’affaire Dreyfus, de l’aveu même des premiers militants enseignants syndicalistes. C’est là que s’opère le tournant. L’affaire décrédibilise les institutions : l’armée, la justice, mais aussi la République et son école...

Quelques institutrices et instituteurs se rapprochent de la CGT. Celle-ci se définit surtout par son antimilitarisme (l’armée sert à réprimer les grèves) et son internationalisme, mais aussi sa critique de l’école, comme sous la plume de Fernand Pelloutier, animateur des Bourses : « Il faut reconnaître que, sous notre IIIe République, l’enseignement populaire n’a subi, au point de vue moral, que quelques transformations anodines, en comparaison avec celui auquel il succédait. [...] Les rois y sont également portés sur le pavois du triomphe et des chants d’allégresse accompagnent de même leurs exploits belliqueux, préparant ainsi les jeunes cervelles à l’enthousiasme national et à l’esprit de conquête, qui peuvent être funestes aux destinées d’un pays. La patrie est placée au-dessus de tout : au-dessus de la justice, au-dessus de la fraternité, au-dessus de l’humanité. La charité y est prônée aux place et lieu de la solidarité réciproque. L’obéissance aveugle, passive, l’automatisme de la brute y sont recommandés ; le respect aux forts et à leur puissance immuable. » Le sous-titre du fameux livre de lecture Le Tour de la France par deux enfants est d’ailleurs « Devoir et patrie ».
Instituteurs et institutrices commencent cependant à s’émanciper (Emancipations, c’est le nom des premiers regroupements présyndicaux) et à se rapprocher de la CGT. Non sans mal, la répression s’abat sur les militants et militantes au nom de la fameuse circulaire « Blanquer » – non, « Spuller » ! mais vous allez voir, les mots sont les mêmes : « L’Autonomie des fonctionnaires a un autre nom, elle s’appelle anarchie, et l’autonomie des sociétés de fonctionnaires, ce serait l’anarchie organisée » (Blanquer, c’est : « la liberté pédagogique, ce n’est pas l’anarchie »).
Les Emancipations vont faire campagne. Leur programme ? « Suppression des “mots archaïques” de “directeurs” et d’adjoints », et des ouvrages « qui ne s’inspirent pas d’un programme d’enseignement nettement laïque et pacifiste ». Ils et elles réclament « l’épuration des manuels scolaires, infectés de cléricalisme et de nationalisme ». Les bases du syndicalisme révolutionnaire dans l’éducation sont donc jetées (notons aussi la revendication d’égalité de traitement hommes-femmes, comme sous la Commune).

Mais la guerre approche, les ligues nationalistes se déchaînent. Le Zemmour de l’époque s’appelle Edouard Drumont, et on ne lit pas encore Valeurs actuelles mais La Libre Parole, sous-titré « La France aux Français ».
L’ancêtre des réac-publicains d’aujourd’hui, c’est Emile Bocquillon, qui publie un ouvrage intitulé La Crise du patriotisme à l’école, où il collectera « toutes les preuves » que l’école publique est devenue « l’école sans patrie ». C’est un succès de librairie !
En 1904, trois instituteurs parisiens, Comte, Emile Bocquillon et Théodoric Legrand, fondent l’Union des instituteurs laïques patriotes (formule très proche du nom du collectif Racine « Les enseignants patriotes »). Ils dénoncent « le triomphe de ceux qui prêchent la lutte de classe, la suppression dans l’école de toute autorité et de tout contrôle. Ce mouvement bénéficie, déjà, d’une large publicité dans la presse nationaliste et cléricale (La Libre Parole, Le Gaulois, La Croix...). Cette Union antidreyfusarde lance deux journaux pour propager ses idées, L’Avant-garde pédagogique et L’Ecole patriote...
Mais l’antimilitarisme des syndicats enseignants s’affirme, comme en témoigne l’affaire du congrès de Chambéry (1912, 16-17 août). Les congressistes apprennent que la grande presse les accuse de fomenter un complot antimilitariste et antipatriotique. La Croix demande des sanctions énergiques, que le pays « ordonne et attend sur l’heure », et Le Gaulois exige que le gouvernement les révoque pour le crime suprême d’« antipatriotisme » !
La fédé enseignement CGT ajoute un article à ses statuts : « Afin de maintenir les relations entre les camarades syndiqués soldats et leur regroupement, il est institué dans chaque syndicat une œuvre syndicale, dite “sou du soldat”, destinée à leur venir en aide moralement et pécuniairement. » Dès le 23 août 1912, le ministre de l’Instruction publique adresse aux préfets une circulaire leur donnant l’ordre « de mettre immédiatement les syndicats d’instituteurs en demeure de se dissoudre ». Mais un « manifeste des instituteurs syndiqués » rappelle que le « sou du soldat » est une simple œuvre de solidarité et non la marque d’une manifestation antipatriotique, et se termine par l’expression du pacifisme : « [...] Nous croyons tout proche le moment où les conflits internationaux se régleront sans effusions de sang, de par la volonté souveraine des peuples intéressés. Et nous ne saurions trop protester contre les excitations chauvines et les manœuvres de politiciens et de financiers qui risquent à chaque instant de provoquer une conflagration générale. »
La fédération est défendue par Jaurès à la Chambre des députés : « Le ministre de l’Instruction publique s’est imaginé sans doute qu’il allait sauver le “patriotisme” et la patrie en brisant les syndicats d’instituteurs [...]. » Mais Jaurès sera assassiné, et le carnet B utilisé pour arrêter préventivement les subversifs et subversives, dont des instituteurs et institutrices...
Paru sur https://www.questionsdeclasses.org le 18/11

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