Accueil > Courant Alternatif, Mensuel anarchiste-communiste > 275 Decembre 2017 > Le système social allemand peut-il servir de modèle à nos gouvernants (...)

Courant alternatif 275, décembre 2017

Le système social allemand peut-il servir de modèle à nos gouvernants ?

mercredi 27 décembre 2017, par admi2


Le système social allemand peut-il servir de modèle à nos gouvernants ?

Cette question a fait l’objet d’un débat en juillet dernier, lors des rencontres libertaires du Quercy organisées par l’OCL. Cet article en retranscrit l’essentiel.

Ce qui s’est passé il y a une quinzaine d’années en Allemagne a-t-il quelque chose à voir avec ce qui risque de se passer en France aujourd’hui ? Ceci au niveau aussi bien des réformes (pressions renforcées sur les chômeurs-ses, création d’un marché du travail secondaire, précarité accentuée, retraites amputées...) que des réactions syndicales et des résistances sociales....

Mesures socio-économiques en Allemagne - Les réformes Hartz

En Allemagne, les sociaux-démocrates reviennent au pouvoir en 98, et y restent jusqu’en 2005. Il s’agit de moderniser l’économie, et ils ont plus les moyens de le faire que la droite. La situation d’alors a des similitudes avec la période actuelle en France. En effet, à l’époque, l’économie allemande a des difficultés : faible croissance, taux de chômage élevé (en 2000, 11%, un des plus élevés en Europe). Les sociaux-démocrates, et plus précisément leur aile gauche (période de Schroeder), entreprennent alors une série de réformes ; elles sont engagées, en particulier entre 2003 et 2005, par le ministre du travail Hartz, ancien directeur du personnel de Volkswagen.
L’idée de fond, c’est que le marché du travail est trop rigide et qu’il faut absolument l’assouplir. Cela s’accompagne d’incitations faites aux chômeurs.ses pour un retour au travail. Ainsi, les règles vont être changées au cours de plusieurs réformes (on parle de Hartz I, II, III, IV).
En voici une présentation succincte.

La réforme Hartz I (2003) comprend une série de mesures destinées à faire pression sur les chômeurs.ses pour les obliger à reprendre un emploi. Le système allemand d’indemnisation du chômage était jusqu’alors plutôt intéressant du point de vue des chômeurs.ses : après une première année d’indemnisation assez élevée par rapport au salaire antérieur, on pouvait conserver son salaire pendant pas mal d’années, puis on touchait une aide sociale pas du tout insignifiante. Cela pouvait permettre, en particulier à des milieux d’extrême gauche ou radicaux, de mettre en place des initiatives d’ordre alternatif. De plus, c’était aux agences de l’emploi de faire des propositions et il y avait de nombreuses possibilités d’échapper à leurs offres. Mais avec la réforme Hartz, les données changent radicalement : ce sont les chômeurs.ses qui doivent rendre compte de leurs recherches et il existe un système de contrôle et de pression très forts. Cela a commencé à pourrir la vie des chômeurs.ses : les allocations ont sérieusement baissé, et il leur faut fournir des justifications, trouver des astuces pour survivre.
La réforme Hartz II s’attaque au marché du travail. Il existait déjà l’équivalent de ce qu’on appelle aujourd’hui les mini-jobs ; à l’origine, ils étaient considérés comme des boulots d’appoint, en particulier pour les mères de famille (on pouvait gagner jusqu’à 350 euros). La réforme Hartz II élargit le recours aux mini-jobs tout en augmentant la rémunération à 450 euros et crée le statut d’auto-entrepreneur - statut qui a été copié par la France -, avec la possibilité de combiner les deux et une aide très incitative à entrer dans ce statut. Par ce biais, est créé ce qu’on peut appeler un marché du travail secondaire. Les mini-jobs ont pris une ampleur importante : près de 8 millions de personnes travaillent sous ce statut, dont presque 5 millions ne vivent que de ces mini-emplois.

La réforme Hartz III (2004) réorganise le système de gestion du chômage. Alors qu’il était entre les mains des Etats fédéraux, il devient centralisé, avec des règles qui s’imposent à l’ensemble de l’Allemagne, et il s’accompagne d’un système d’incitations à la performance qui font pression sur les salarié.es des agences pour l’emploi.

La réforme Hartz IV transforme le système d’allocations chômage.

L’allocation liée au travail antérieur ne dure plus qu’un an. Passé ce délai, l’allocation devient indépendante du salaire antérieur ; il ne s’agit plus d’une logique de l’indemnisation en rapport avec le travail, cela devient la logique caritative d’une aide liée à la notion de dénuement. Cette aide sociale est cumulable avec les mini-jobs. C’est une sorte de RSA. C’est aussi le système fiscal qui change : le financement des allocations chômage, qui pesait en partie sur les entreprises, passe dorénavant par la fiscalité.

A un moment, ils ont voulu obliger ceux qui touchaient l’aide sociale à aller travailler pour 1 euro de l’heure. C’était vraiment de la contrainte et les boulots ne servaient strictement à rien ; aussi n’en parle-t-on plus. Par ailleurs, une telle mesure, si elle regroupe des travailleurs ainsi contraints à travailler pour rien, peut faire craindre de susciter la rébellion et, qui plus est, collective... Ces propositions d’un travail à 1 euro/h (il en émerge aussi en France) ont une dimension symbolique ; elles sont évidemment à combattre pour cela mais elles sont totalement irréalistes et un non sens économique, sauf éventuellement dans les services publics. Les entreprises, elles, ont besoin de personnes quand il y a du boulot ; elles ne sont pas là pour faire du social ; elles ont besoin de gens formés et qui bossent.

Les conséquences de ces réformes ?

On peut se poser la question : dans toutes ces réformes, quelle est la part d’idéologie et quelle est la part de nécessité réelle du point de vue des capitalistes ? D’autant plus que les réformes Hartz ont eu pour première conséquence d’introduire un marché du travail à bas salaire par rapport même aux normes européennes, ce qui a introduit des formes de divisions impressionnantes à l’intérieur de la société allemande. Y compris dans les grandes entreprises, une sorte de double marché du travail se met en place : il y a les salariés protégés, dont les salaires sont encore des objets de négociation par le biais des syndicats et peuvent rester assez élevés, tandis que, parallèlement, se développent mini-jobs, boulots d’intérim et situations de sous-traitance. Ainsi des gens qui travaillent côte à côte peuvent gagner la moitié, voire le tiers du salaire de leurs voisin.es.
Il n’y pas seulement l’idée de créer deux salariats, un « vrai » et un « factice » payé trois fois moins et privé de droits, il y a aussi l’idée de casser le thermomètre ; le parallèle est à faire avec l’Angleterre où, sous un régime conservateur, ont été supprimés de la liste des chômeurs.ses des gens qui travaillent 3-4 heures par semaine ; le pays peut ainsi afficher un taux de chômage à 4,5% ...
Une autre conséquence est que c’est une vraie pauvreté qui s’est installée en Allemagne ; une forte proportion de la population vit avec des revenus bas, plus bas qu’en France en moyenne.
Cela a créé des inégalités profondes et changé des choses dans les mentalités. Ainsi, tous ceux.celles qui vivaient des allocations chômage, de boulots par intermittence, se retrouvent dans des situations où ils.elles doivent passer un temps infini à gérer leur propre survie, à essayer de se retrouver dans les dédales du système, à rendre des comptes, à subir des contrôles sur leur vie, sur leurs sources de revenus... La condition pour toucher cette aide est en effet qu’il faut vraiment n’avoir rien.
La création du statut d’auto-entrepreneur a aussi été un piège ; beaucoup s’y sont engouffré.es pour ne plus vivre ces pressions et ces contrôles ; certes, ils.elles ont eu des aides pendant quelque temps, puis une fois les aides terminées, ils n’avaient plus droit à rien. Dans le milieu politique un peu radical où des gens avaient pu mettre en place des activités (mouvement des occupations, antinucléaire, créativité artistique) grâce à l’existence des allocations, on a assisté à une dispersion dans les initiatives individuelles ; la disponibilité et la solidarité ne fonctionnent plus. Par exemple, avant, on donnait gratuitement un coup de main à la fabrication d’une maquette, à présent on se fait payer car, en tant qu’autoentrepreneur, il faut faire rentrer des sous.... Quant aux milieux dits alternatifs, leurs mouvements et leurs affrontements, comme ceux du 1er mai à Berlin, relèvent d’une sorte de folklore politique qui n’a pas de réel impact, en particulier, sur le monde du travail. Il se pourrait que les socio-démocrates aient eu l’arrière-pensée de se débarrasser de ces milieux « alternatifs » qui les gênaient, en cherchant à les mettre au boulot et à leur mettre la pression. De ce point de vue, c’est très réussi ...

Des résistances syndicales et/ou sociales ?

En Allemagne, les grands syndicats forment un système central ; tous se retrouvent autour d’une même confédération. Il n’existe pas entre eux la concurrence qu’il y a en France et ils ont un pouvoir important dans les grandes entreprises. A aucun moment, ils ne se sont sérieusement opposés aux réformes Hartz, malgré la mise en place d’un second marché de l’emploi qu’elles entraînaient. Ils ont accompagné de fait les mesures mises en place par les socio-démocrates. Aujourd’hui, certains syndicalistes reconnaissent que, s’ils s’étaient battus à cette époque-là, ils ne vivraient pas du tout dans le régime actuel. Il n’y a pas eu non plus de mouvement important dans la rue. Personne n’a vu l’ampleur du problème qui allait se dessiner derrière ces mesures. En revanche, c’est aujourd’hui qu’il commence à y avoir des résistances de travailleurs.ses des nouveaux secteurs mal payés. Ces luttes sur les lieux de travail sont organisées par des syndicats autonomes et qui sont dans une logique différente de tous les syndicats européens. Ils ont mené des luttes un peu dures, qui ont gagné dans certains cas, en particulier dans les transports (les conducteurs de trains), les hôpitaux. Il y a des amorces de conflits autour de cas de licenciements abusifs, dans le commerce en particulier, avec un soutien organisé par la FAU (Union libre des travailleurs), par des petits réseaux surtout à Berlin ou par des anarcho-syndicalistes.

Quelles similitudes entre ces réformes et ce qui se met en place en France ?

D’une part, les idées de modernisation et de nécessaire transformation du marché du travail sont en cours depuis un certain temps. Le climat est le même ici qu’il y a une quinzaine d’années en Allemagne ; les arguments sont les mêmes : baisse de la croissance, chômage élevé ... et donc, le coupable, c’est le coût trop élevé du travail.
D’autre part, c’est la gauche au pouvoir qui a commencé à faire les réformes dans ce sens et Macron a l’intention d’aller plus loin dans la même direction. Un des grands thèmes de l’époque, c’est la rigidité du marché du travail à laquelle il faut s’attaquer, donc en particulier le système des salaires qu’il va falloir assouplir et celui des obstacles aux licenciements. Evidemment ce dernier point, surtout, relève de la rhétorique, parce que les employeurs ont déjà toutes les facilités pour licencier.
Peut-on penser que ce qui a été fait en Allemagne va se reproduire dans les mêmes termes en France ?
Tout d’abord, que le modèle allemand séduise les gouvernants français, ce n’est pas très étonnant. Ils disent que l’Allemagne a retrouvé de la croissance (1) ; c’est vrai, mais à travers des bas salaires. Et surtout, elle a ainsi obtenu une grande partie du marché européen ; son économie, toujours vantée, tient beaucoup au fait de son excédent commercial vis-à-vis des autres pays européens. Le différentiel sur la question salariale joue en sa faveur. L’Allemagne développe un dumping social par rapport à l’Europe qui n’est pas anodin ; elle mène une politique féroce dans sa gestion de la main d’oeuvre et dans la casse des garanties sociales.
Le salaire minimum est très récent (2015) ; de nombreux travailleurs.ses viennent des pays de l’Est ; rappelons qu’une des raisons de la révolte des « bonnets rouges » dans les salaisons du Finistère est qu’elles fermaient à cause de la concurrence dans les abattoirs allemands. La France ne peut pas jouer le même jeu sur ce terrain.
Ensuite, en France, des mesures semblables à celles en vigueur en Allemagne, notamment vis-à-vis des chômeurs.ses, sont en place ; elles ne sont peut-être pas aussi drastiques mais elles existent déjà. Il paraît difficile que soit instaurée une coupure radicale comme celle faite avec la réforme Hartz, qui renverse complètement la règle du jeu. Certes, la pression sur les chômeurs.ses risque d’être augmentée, mais il ne semble pas que les indemnités chômage seront attaquées.

Dans la mesure où, en France, les travailleurs.ses sont les plus productifs au monde – ceci à cause d’ une pression terrible sur les gens au travail (stress ; formes d’évaluation...) - , il se peut que la nécessité de baisser le coût du travail ne se pose pas forcément du point de vue du patronat dans les mêmes termes qu’en Allemagne.
Quant aux retraites, pour un secteur important de gens, elles sont très tardives en Allemagne (à 67 ans), avec un montant faible (la moitié du salaire antérieur), nettement plus faible qu’en France, ce qui contribue beaucoup à la pauvreté et à son extension et ce qui incite à travailler plus longtemps. La réforme des retraites entre dans les projets de Macron : s’il faut baisser la part des profits qui doit revenir aux salarié.e.s, cela se jouera aussi sur les retraites. Déjà, avec l’augmentation de la CSG, elles vont baisser ; on va de fait, comme en Allemagne, vers une incitation à travailler plus longtemps.

Une des mesures inspirées du modèle allemand et qui s’applique en France, c’est que les cotisations chômage et maladie vont être payées par la CSG ; on passe ainsi de la cotisation à l’impôt.
La différence est très importante : la cotisation est liée au salaire, l’impôt aux revenus ; la cotisation est versée par les salarié.es et les employeurs ; elle est co-gérée avec les syndicats et les organisations patronales. L’impôt est géré directement par l’Etat. La cotisation (chômage, maladie, retraite...) te donne des droits proportionnels à ce que tu as cotisé. Avec l’impôt, c’est l’Etat qui décide des règles du jeu ; cela relève de la charité publique, ce n’est pas un droit acquis dans les mêmes termes que la cotisation.

Les modèles sociaux en Allemagne et en France sont proches. En Europe, il existe deux types de modèles de protection sociale : le modèle à l’allemande, basé sur les cotisations sociales, dont la France s’est inspirée et qui existe aussi en Italie ; l’autre modèle, à la britannique : la société doit assistance aux plus pauvres (avant c’était le rôle des églises), il y a l’impôt, et donc tu n’es plus dans une situation de droit, mais dans une situation d’assistance. L’Etat va assister celui.celle qui respecte les règles du jeu ; il se donne donc le droit d’aller vérifier dans la vie privée des personnes si elles méritent d’être assistées.
Or depuis plusieurs décennies, il y a une grande pression sur l’Europe qui tend à casser le système de protection sociale fondé sur les droits pour évoluer vers un modèle à l’anglo-saxonne basé sur la fiscalité et l’assistanat. La pression est forte parce que le système reposant sur les cotisations pèse sur le coût du travail, donc sur la compétitivité des entreprises ; ce qui n’est pas le cas quand le système s’appuie sur les impôts.
La pression qui s’exerce au travers des fonds de pension est redoutable. Dans le système anglo-saxon, la retraite se fait par capitalisation : ce que tu paies est placé pour avoir un capital au moment du départ à la retraite. Ainsi ta retraite sert à financer les patrons, puisque tu places de l’argent en bourse. C’est évidemment ce système de retraite qui a la préférence du patronat. L’idée, et depuis longtemps, est de faire de même avec l’assurance maladie. En Allemagne, la réalisation est assez avancée, et en France, c’est en projet. Quand on parle d’harmonisation sociale européenne, même si elle n’est pas faite totalement, il s’agit de ce glissement d’un modèle de la cotisation à celui de la fiscalité-assistanat. En Allemagne, ils ont fini par tout casser et en France la casse est en projet.

Main d’oeuvre - tissu industriel – syndicats en Allemagne et en France

Une différence démographique importante entre les deux Etats est que l’Allemagne est un pays à faible taux de natalité. Il est de 2,1 enfants/femme en France (le plus élevé en Europe après l’Irlande) pour 1,3 en Allemagne. Il n’y a pas de crèches en Allemagne et les vieux sont « délocalisés » dans des maisons de retraite en Slovénie, en Tchéquie....
Pour ce qui est de la formation de la main d’oeuvre, elle est plutôt bien formée en France. Deux des critères le plus souvent mis en avant par les responsables de multinationales pour choisir d’investir ici, ce sont la formation et la qualité de la main d’oeuvre, diversifiée : il y a des qualifiés et des non qualifiés. En revanche, l’Allemagne manque de jeunes ; elle a besoin d’immigrants qualifiés ; or les Turcs, les immigrants les plus nombreux, ne sont pas qualifiés alors que les Syriens, venus d’un pays qui fut développé avant la guerre, ont l’avantage d’être aussi qualifiés que des Européens, pour moins cher... Voilà ce qui explique en partie la différence de comportement de l’Allemagne vis-à-vis des migrants.

Le tissu industriel en Allemagne est très différent de celui qui existe en France. Ici, il y a des grosses et de petites entreprises. A la différence de l’Allemagne et de l’Angleterre, les petites entreprises représentent une force qui perdure en France et un bassin d’emplois très important ; elles sont des soupapes qui permettent d’absorber les mesures nouvelles, des structures dont le pouvoir doit tenir compte pour négocier, pour adapter et diversifier ses « réformes ». En Allemagne, il existe un tissu industriel intermédiaire plus important. S’il y a de la cogestion en Allemagne et pas en France, ce n’est pas parce que les syndicats ici sont plus purs et plus révolutionnaires, mais parce que des patrons trouveraient insupportable de discuter avec des syndicats du mode de gestion de l’entreprise ; en Allemagne, les patrons l’ont accepté. De plus, dans les relations entre entreprises, les grands patrons en France ont pour ligne directrice d’écraser et de pressurer les petites boîtes, leurs sous-traitantes. Alors que les patrons allemands ont une conscience et une solidarité de classe qui s’étendent jusqu’aux petits patrons (ou bien s’agit-il plutôt de nationalisme et de paternalisme ?) - ce qui fait que le tissu industriel a une intégration plus homogène .

Le système syndical en Allemagne n’est pas le même qu’en France où il n’y a pas de cogestion.
Même la CFDT n’est pas au conseil d’administration des boîtes, elle n’est pas en position de co-direction ni de co-gestion.
Il y a cependant des parallèles à faire entre les syndicalismes allemand et français.
En Allemagne, les syndicats défendent des gens qui sont dans des secteurs d’activité importants, des salarié.e.s qui sont en poste. En France aussi les syndicats s’occupent des « garantis », des CDI plutôt que des précaires ou des intérims, et dans des grosses boîtes plutôt que dans des petites entreprises.
Autre point commun : l’évolution de la société tend vers un clivage de plus en plus marqué entre des gens qui ont un travail à peu près stable et beaucoup d’autres qui sont hyper précaires et qui sont ballottés entre périodes de CDD, de chômage, etc, dans des lieux où les syndicats ne sont pas présents. Cela va s’accentuer, avec les formes de travail qui changent et les réformes qui les accompagnent et les impulsent...

En Allemagne, il y a une collaboration nette, ouverte des syndicats. En France, il existe des collaborations syndicales qu’on peut qualifier de corporatistes. Par exemple, il ne se met rien en place dans l’Education nationale s’il n’y a pas un aval des syndicats les plus importants. Dans d’autres secteurs de l’économie, des bureaucrates peuvent aller discuter avec le patronat, mais il n’y aura pas une collaboration ouverte ; elle sera plus timorée ou bien elle sera désavouée. C’est ce qu’on aperçoit avec la CGT. Même si une tendance syndicale penche fortement vers la collaboration de classe, il y a une histoire, contrairement à l’Allemagne, à laquelle les gens s’accrochent et il reste encore des espaces de débordement. A tel point que les syndicats sont obligés de rectifier leur démarche et de tenir compte de la voix de structures de base. Ainsi, le non catégorique à la loi Travail a été obtenu sur pression de la base dans la CGT, mais aussi à Solidaires. Le lien de collaboration n’est pas encore complètement achevé en France.

Les amortisseurs sociaux, une aide possible pour résister ?

Les mesures d’austérité n’ont pas les mêmes effets selon les pays. Outre les structures syndicales qui sont actives ou pas, il y a aussi l’héritage de ce qui s’est passé au cours d’un siècle ; héritage historique, mais aussi patrimonial.
La capacité des populations à résister aux mesures d’austérité n’est pas liée seulement au niveau de la lutte des classes et de la force des partis politiques ou des syndicats, mais aussi à la possibilité d’avoir un patrimoine qui permet d’amortir les effets des crises.
Les gens n’ont pas forcément que leurs salaires pour s’en sortir. Il y a le patrimoine immobilier, les solidarités familiales, et l’économie informelle (travail au noir, combines, solidarités de quartier) : les trois amortisseurs. Il y a aussi le « bas de laine », ancré dans la tradition paysanne ; des sommes très importantes sont épargnées sur le livret A (dont le taux d’intérêt baisse pour inciter les usager.e.s à faire des placements dans des actions en bourse) et sur l’assurance vie, permettant de compenser des difficultés financières. Les Français épargnent plus que d’autres peuples, avec le moins de risque possible, par manque de confiance dans les banques. De quoi contrarier des économistes qui trouvent que la consommation est insuffisante ; mais les technocrates étatistes se félicitent d’avoir une réserve (caisse des dépôts et consignation) pour pouvoir emprunter sur les marchés étrangers. Dans tous les cas, leur rêve est d’arriver à ponctionner ce qu’il y a dans les « bas de laine »...
Cependant, la notion de patrimoine en général est large, et est très difficile à évaluer : s’agit-il de patrimoine immobilier/mobilier ? professionnel ? culturel ? … De plus, dans tous les pays du monde, les inégalités patrimoniales sont plus élevées que les inégalités de revenus.
La France fait partie des pays où les inégalités sont moins élevées. Mais elles se sont aggravées ces dernières années. Le patrimoine médian d’un ouvrier non qualifié en France atteint environ 1 500 euros (2).
Les trois amortisseurs cités ci-dessus ne sont pas forcément un frein à une résistance sociale ; au contraire, ils peuvent être une aide, en fonctionnant comme une base sur laquelle on peut se récupérer un peu pour résister. Cependant il ne faudrait pas oublier que quantité de personnes n’ont pas du tout de patrimoine.

Y a-t-il des espaces possibles de résistance ?

Dans le parachèvement de la mondialisation, le capital s’est transformé. Le « bastion » britannique, Thatcher s’est très bien débrouillée pour le démolir (lutte des mineurs, des dockers, prisonniers de l’IRA morts en taule, guerre contre l’Argentine...). En Italie aussi, des résistances ont été liquidées ; fortes quand Berlusconi a amorcé la réforme des retraites, elles se sont éteintes lorsque Renzi a mis en place cette même réforme. En Espagne, la contestation sur les plans politique et syndical a été une des plus fortes et des plus visibles, pourtant très peu de résultats ont été obtenus. En Grèce, des luttes très dures ont été menées mais le mouvement social et syndical européen n’a pas été à la hauteur d’une solidarité indispensable.
Au niveau européen, la France est un des derniers pays où il y a eu des résistances sociales face auxquelles des gouvernements ont dû reculer.
Mais le gros problème est que, idéologiquement, nous ne semblons plus avoir de prise sur les attaques qui nous tombent dessus. En face, Etat et patronat mettent en marche leur rouleau compresseur, à travers l’image, les médias, la communication.. On fait subir aux gens une pression idéologique pour qu’ils ne bougent pas. De ce fait, l’idée même de révolte, voire de simple réaction, est en train de s’atténuer. On perd des notions, on perd des rapports de classes ; on manque d’utopie et de visibilité collective.

Le quinquennat de Hollande a préparé le terrain à Macron, qui lorgne vers le modèle allemand. On ne peut plus parler seulement de la France, mais du capitalisme européen, parce que tout ce qui peut se passer en France y est lié. L’Europe est confrontée aux conflits économiques mondiaux entre des blocs : les USA, la Russie qui n’a pas de poids économique réel mais qui a des ressources naturelles, qui a une puissance de frappe nucléaire, et la Chine. Dans ce nouveau cadre, l’Europe doit se réveiller et ce n’est pas pour rien qu’il y a des tentatives soit de la quitter (le Brexit, qui n’est pas encore acquis) soit plutôt de se consolider.

Or le dernier bastion qui résiste aux lois sociales dont cette mondialisation a besoin c’est la France.
Et le dernier cheval de Troie pour mettre tout le monde au pas, ce sera Macron. Parce qu’il faut qu’il y ait une Europe qui soit au diapason pour l’exploitation des travailleurs.ses, du prolétariat, des immigré.e.s.

Le gouvernement Macron va essayer d’imposer des mesures du même ordre qu’en Allemagne ; que vont faire les syndicats ? est-ce que les résistances vont se poursuivre ?

Le fait que les mesures anti-sociales soient passées si facilement en Allemagne ne présage rien de très bon pour ici. Mais il se peut que les choses se passent différemment en France.
Les premiers que Macron a humiliés ce sont les syndicats collabos. Le compte pénibilité, que la CFDT avait mis en avant pour casser le mouvement social contre la loi El Khomri, et que ce syndicat se félicitait d’avoir gagné, est la première mesure dont Macron se débarrasse. Cela interroge sur la tactique des nouveaux gouvernants : ont-ils encore besoin de ce syndicalisme collabo ? se sentent-ils assez forts pour passer outre ? pensent-ils que, même humiliés, ces syndicats vont continuer à leur servir la soupe ? Quant aux autres syndicats, ils se suicident complètement s’ils laissent passer la prochaine réforme, après toutes les défaites qui ont été accumulées (2003, 2005, 2010, 2016...) ; incapables de lutter, il ne leur restera plus pour seule fonction que de défendre leur appareil contre celui du voisin, pour grappiller quelques voix aux prochaines élections, parce que c’est de là que vient le fric.

Là où il y a peut-être un espace pour les luttes, c’est qu’il y a des divisions au niveau des directions syndicales. La CFDT a tout à gagner avec les propositions de Macron ; FO a mis beaucoup d’eau dans son vin ; la CGT est plus divisée sur ce qu’elle a à gagner ou à perdre : va-t-elle gagner quelque chose ou bien disparaître ?
Il se pourrait que le gouvernement décide que la cotisation syndicale soit prélevée à la source, ce qui irait de pair avec la volonté de bouleverser les règles du jeu des négociations en les ramenant au niveau de l’entreprise ; ce qui calmerait aussi une éventuelle combativité syndicale.

Mais est-il besoin de freiner la combativité des syndicats ? On ne la sent pas à l’oeuvre, ce qui laisse suspecter que des négociations vont bon train avec le pouvoir. Le Front Social qui s’est constitué au printemps risque de subir un isolement énorme ; il est constitué, pour beaucoup, de gens qui peuvent être d’un syndicalisme un peu plus actif mais qui comptent malgré tout sur les confédérations et qui peuvent se retrouver complètement lâchés.

Quelles que soient les réactions des syndicats sur le terrain, il ne faut pas oublier qu’il faut les resituer dans le cadre européen, car ils sont tous affiliés à la Confédération européenne des syndicats (CES), d’où viennent les directives.

Cela ne veut pas dire que toutes les perspectives sont bouchées ; il peut y avoir des sursauts, il nous reste des espaces qui n’existent plus dans d’autres pays et qu’il s’agit d’investir et d’élargir.

Débat retranscrit par Kristine

Note
1 – A noter aussi que, lorsque les régimes communistes se sont écroulés, c’est l’Allemagne qui a pris les marchés (RDA, Tchéquie, Slovaquie, Pologne...).

2 -Il y a une évolution de la statistique en France qui fait que les classes sociales sont de plus en plus occultées ; il y a de moins en moins de présentation par catégories professionnelles. Cela correspond certainement à une volonté idéologique de nier l’existence des classes sociales, et rend plus difficile la compréhension des situations.

Répondre à cet article

1 Message

  • Représentants des salariés dans les conseils d’administration : “un mandat stratégique à investir”
    Publié le 15/02/2017

    Depuis le 1er janvier, les entreprises de plus de 1 000 salariés doivent faire une place à un ou deux représentants des salariés dans leur conseil d’administration. Une opportunité de lier stratégie économique et performance sociale au plus haut niveau de l’entreprise, souligne la secrétaire nationale Marylise Léon.

    Comment la CFDT s’est-elle préparée à l’arrivée des représentants des salariés dans les conseils d’administration ?

    repondre message


Suivre la vie du site RSS 2.0 | Plan du site | Espace privé | SPIP | squelette