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Extrait de Courant Alternatif 264 de novembre 2016

Face au crime organisé, les communautés mexicaines du Michoacán s’organisent 

mardi 22 novembre 2016, par ocl-lyon

Depuis quelques décennies, des groupes d’autodéfenses ont émergé dans différents états mexicains. Ces groupes autonomes d’habitants de communautés indigènes ou paysannes mais aussi de petites villes de campagne, principalement dans le Guerrero et plus récemment dans l’Etat voisin du Michoacán, ont choisi, face à l’atonie de l’État mexicain, de prendre les armes afin de lutter contre le crime organisé. Même si certaines luttes locales, comme celle de Cherán, ont beaucoup fait parler d’elles, il ne s’agit pas pour autant d’un mouvement social nouveau, ni de petite envergure. En 2015, dans tout le Mexique, les autodéfenses comptaient 25 000 membres actifs et plus de 100 000 hommes et femmes mobilisables.
Afin de comprendre plus en détails les conditions de surgissement d’un mouvement social armé, il est nécessaire de saisir les nouvelles formes d’exploitation capitaliste et de répression étatique vécues dans les pays d’Amérique Latine. Dans ce dossier nous proposons de revenir spécifiquement sur le contexte d’exploitation des populations du Michoacán par le crime organisé. L’implantation territoriale des cartels est fondamentale dans le développement de leurs activités à tous les échelons, mais aussi de leur place dans l’économie mondiale. L’incapacité des différents gouvernements mexicains à lutter contre ceux-ci tient d’ailleurs à l’influence de cette économie parallèle et à ses relais dans les instances de pouvoir. Localement, cette coupable inaction se traduit par l’exploitation et l’oppression de milliers d’exclus que seule une lutte autonome, souvent couplée avec des revendications territoriales, semble capable de repousser minimalement. C’est ce que nous proposons d’approfondir avec l’exemple des luttes de Cherán et d’Ostula.


VUE D’ENSEMBLE SUR LE MOUVEMENT AUTODÉFENSE DU MICHOACAN DE 2013

Le cadre mexicain : entre crime organisé et corruption à tous les étages

On entend généralement parler des ravages des « cartels » ou des « narcos » au Mexique, et non pas du « crime organisé ». Or, la différence -toute sémantique soit-elle- n’est pas si minime qu’elle en a l’air. Les groupes criminels organisés dit « cartels » se limiteraient ainsi à la production et/ou au transport de drogues illégales à travers le Mexique, en utilisant tous les moyens nécessaires à leur bon déroulement (meurtres, tortures, viols, etc.). Or, la réalité actuelle de ces groupes va bien au-delà du trafic de stupéfiants. L’emprise de ces derniers s’étend sur des pans entiers de l’économie, passant aussi bien par l’expropriation des ressources naturelles (agricoles et matières premières), l’exploitation de la force de travail –par la coercition et la peur–, la taxation des services et des commerces, l’extorsion, la gestion des ports – fondamentale pour un marché international -etc. La « guerre contre la drogue » lancée par l’ancien président Felipe Calderón (2006-2012) a notamment contraint les cartels à diversifier leurs activités. Le tout évidemment accompagné de son lot de violences ainsi que de guerres intestines et mortifères entre les groupes du crime organisé pour s’accaparer le terrain économique des autres, et si possible les détruire.

Qui plus est, au Mexique, crime organisé et pouvoir politique sont quasiment indissociables. Dans plusieurs Etats -Sinaloa, Chihuahua, Michoacán, Guerrero, Tamaulipas, Veracruz et Oaxaca-, le crime organisé règne en maître (ou y a régné ces dernières années). Ce sont eux qui, entre chantage, pot de vins, menaces, etc., font nommer les politiciens et chefs de police locaux, les destituent au besoin, négocient avec les gouverneurs, tout bord politique confondu. Aucun des trois principaux partis au pouvoir -le PAN (Parti d’Action Nationale), au pouvoir de 2000 à 2012, le PRI (Parti Révolutionnaire Institutionnel), actuellement au pouvoir et ayant gouverné le Mexique sans partage depuis 1929, ainsi que le PRD (Parti de la Révolution Démocratique)- n’échappent à la gangrénisation des hautes sphères de la classe politique. Le crime organisé ne pourrait fonctionner sans la corruption des hommes et femmes politiques ainsi que des fonctionnaires à tous les niveaux. Les campagnes électorales sont d’ailleurs un excellent moyen de blanchir les capitaux issus du crime organisé. La toute dernière élection de l’actuel Président de la République Mexicaine Enrique Peña Nieto a ainsi fait grand bruit dans le pays – même s’il a été plutôt ignoré à l’échelon international -, la presse ayant révélé de nombreuses opérations financières troubles lors de la campagne électorale (à hauteur de plusieurs millions de dollars). Des groupes du crime organisé hégémoniques dans certains Etats du Mexique ont d’ailleurs activement soutenu le PRI localement. Depuis la prise du pouvoir de Peña Nieto, les prisons se remplissent majoritairement d’hommes et de femmes dont les seuls délits ont été de s’être battus pour leurs droits, leurs terres, leurs cultures, et s’être défendus, eux, leurs familles et leurs amis, contre les agressions ultra-violentes du crime organisé.

Le cas du Michoacán et des « Chevaliers templiers »

Dans le Michoacán, ces dernières années, ce sont les « Caballeros templarios » (Chevaliers templiers) qui ont terrorisé les populations locales. Ils ont succédé à la « Familia Michoacana », elle-même issue au début des années 2000 du puissant cartel des Zetas –composé, entre autres, d’anciens membres de groupes d’unités d’élites mexicaines et agissant dans le Golfe du Mexique, puis sur la côte Pacifique, notamment dans le Michoacán et le Guerrero. Les Chevaliers templiers se sont illustrés par leur folie meurtrière, allant même jusqu’à imposer des rites d’initiation cannibales. En effet, les « templiers », depuis la Familia Michoacana, perpétuent des traditions extrêmement sectaires, justifiant leurs meurtres par une prétendue volonté divine. Volonté établie en partie dans un « texte sacré » édité par le cartel (voir photo n°1). A cela s’ajoute un folklore extrêmement prégnant, y compris vestimentaire, puisque certains de leurs combattants portaient, et ce publiquement, de larges tuniques blanches ornées de croix rouges, parfois armés d’épées. Alliant trafic de drogues, rackets, enlèvements, meurtres, taxations multiples, viols et tortures, nos joyeux lurons ont décidé, au début des années 2000, de s’accaparer le port de Lazaro Cardenas situé dans l’Etat du Michoacán et pourvu des plus importantes installations de la côte mexicaine. Pendant plusieurs années, les Chevaliers Templiers ont utilisé le port comme centre d’importation de produits chimiques chinois destinés à la production de méthamphétamine, entre autres. La destruction de la majeure partie des laboratoires où ils confectionnaient cette drogue, lors de la période 2006-2012 –au cours de la « guerre contre la drogue » menée par Calderon– les a notamment réorientés vers le trafic de fer. Mélangeant intimidation et corruption et en s’assurant le soutien de nombreux fonctionnaires, les templiers n’ont eu aucun mal à gérer l’extraction du minerai dans les montagnes entourant Lazaro Cardenas, son transport et son expédition par bateau, généralement vers la Chine. L’apogée de leur empire se situe vers 2012-2013. Au-delà des mines, le groupe criminel a réussi à infiltrer la quasi-totalité des étages de l’appareil d’Etat local. En novembre 2014, une vidéo publiée par les Chevaliers Templiers montre Ricardo Vallejo Mora, fils de l’ex-gouverneur du Michoacán, en train de discuter le plus sereinement du monde avec Servando Gomez Martinez, alias « la Tuta », éminent chef de l’organisation. Les Chevaliers Templiers se sont également accaparés les terres agricoles de nombreuses communautés pour y implanter, entre autre, ateliers et laboratoires de méthamphétamine, champs de marijuana ou pavots, fosses communes, etc. Ils se sont également approprié de nombreuses forêts afin d’en exploiter le bois (comme à Cherán par exemple) et utiliser les parcelles déboisées pour y développer la production d’avocats, au point d’exercer une influence telle sur le marché qu’ils en fixaient les prix au niveau national.

Pour ce groupe criminel, tout est bon à prendre, et là où il y a plus-value et argent à se faire, par l’accaparement des moyens de production, leur détermination est sans faille et meurtrière. S’est progressivement mise en place une forme de « droit du sol » aboutissant à l’exploitation des ressources naturelles (matières premières ou agricoles) et à l’oppression de l’ensemble de la population. C’est précisément cette nouvelle forme d’organisation et d’action du crime organisé ainsi que la faible confiance en la police et la justice qui ont contribué à l’émergence de groupes d’autodéfenses un peu partout dans le Michoacán et à leur coordination en un véritable mouvement.

Influences et origines du mouvement autodéfense du Michoacán de 2013

Acculées à la misère et à la violence quotidienne, les populations n’ont eu d’autres choix que de s’organiser. Dans de nombreuses localités, ce sont l’expropriation, l’exploitation des ressources naturelles et les violences subies qui ont déterminé la formation des autodéfenses. A Cherán par exemple, c’est la déforestation qui a été le déclencheur : des groupes locaux liés aux « templiers » exploitaient massivement les ressources de la forêt, notamment pour la vente de bois précieux. Dans d’autres communautés, comme celle d’Ostula, c’est la récupération de portion de territoire qui s’est révélé l’enjeu principal de la lutte contre le crime organisé.

Au-delà de l’aspect conjoncturel de ce phénomène, la formation des autodéfenses est principalement une résurgence d’une tradition indigène de protection de la communauté. Même si la totalité des localités rurales ne sont plus strictement des communautés, ni reconnues comme indigènes, la préservation d’un certaine mémoire historique a permis le maintien d’une tradition d’auto-protection jusqu’en 1999, date à laquelle les « polices communautaires » (nom générique et latinisé) sont officiellement interdites. Historiquement, bien que les formes changent dans le temps et d’une population à une autre, celles-ci fonctionnaient généralement à travers des assemblées populaires pour assurer la sécurité des villages. A plusieurs reprises depuis la colonisation espagnole, l’existence de ces communautés et leur structuration ont été mise à mal par l’Etat. Ces « milices populaires » sont tantôt autorisées, tantôt interdites, selon les rapports de force et l’intérêt que le pouvoir peut en tirer, dans la mesure où celles-ci peuvent se substituer efficacement à l’Etat providence défaillant.

Pour comprendre le soulèvement de 2013 dans le Michoacán, il faut donc non seulement partir du constat que ces dernières décennies les populations rurales ont souffert du vol de ce qu’elles considéraient leurs biens communs ou communaux –le territoire et ses ressources–, mais aussi parce que persistent dans les mémoires populaires des formes d’autodéfenses et que les populations du Michoacán ont pu les observer resurgir à différents endroits et donc les motiver à en faire de même. Dans l’Etat voisin du Guerrero, depuis 1995 et pour lutter contre l’insécurité, les populations des régions Montaña et Costa Chica ont formé un solide mouvement de polices communautaires, la Coordination Régionale d’Autorités Communautaires (CRAC). En ce qui concerne le Michoacán, la communauté d’Ostula a pris les armes en 2009 et celle de Cherán en 2011, cette dernière étant la première communauté indigène mexicaine obtenant officiellement le droit de se gouverner par us et Coutumes au niveau municipal.

Le mouvement Autodéfense de 2013 naît de ces influences proches, avec lesquelles certaines personnes ont pu entrer directement en contact. Dans la majorité des zones occupées par les « templiers », le rapport de force est clairement défavorable et les groupes se forment clandestinement dès 2012 dans plusieurs municipalités du Michoacán. Des habitants de Coahuayana racontent qu’ils ont commencé à se rassembler clandestinement dans le garage d’un de leur camarade pour y discuter notamment des perspectives d’action à Tepacaltepec, où certains de leurs contacts prévoyaient d’agir. Pas assez nombreux pour agir dans leurs villages, ils décident de soutenir le groupe de Tepalcatepec avec de l’argent et des armes de petits calibres dont ils disposent. C’est donc en février 2013 à Tepalcatepec que se soulève le premier groupe important mené par le docteur Mireles, suivi par le village de la Ruana, maintenu en situation de quasi-esclavagisme par les « templiers », et un autre groupe de la municipalité proche de Buenavista. Par la suite, ils se regroupent et avancent vers les villages voisins où ils savent avoir des groupes alliés comme à Coahuayana et entament une croisade contre les « templiers » dans tout l’Etat, permettant à d’autres autodéfenses de s’affirmer à plus long terme dans de nombreuses municipalités (voir carte du Michoacán).

L’apparition de groupes auto-organisés pour assurer la défense des communautés est donc le résultat d’une double pression, liée à la fois à l’intensification des violences, et à la privation des moyens de production. Avec le retour des autodéfenses, des populations rurales ont saisi l’opportunité de l’armement des populations locales pour reprendre en main la gestion collective de certains aspects de la vie locale, notamment en excluant les partis politiques de la vie de la municipalité, surtout quand ceux-ci étaient reconnus complices des « templiers » ou d’autres faits de corruptions. Les autodéfenses sont alors devenues l’émanation (le bras armé, en fait) des assemblées à qui elles sont susceptibles de rendre des comptes.

Hétérogénéité des formes d’autodéfense et des rapports avec l’Etat

L’organisation de ces groupes d’autodéfense varie en fonction même de l’organisation des habitants et s’appellent « autodéfense », « police communautaire », ou encore « La Ronda » dans le cas de Cherán. Parallèlement au combat mené contre les « templiers », les pouvoirs locaux ont souvent été mis en cause et les polices municipales complices démantelées ou mises en fuites. Les groupes d’autodéfenses ont dû faire face aux problématiques sociales locales, palliant ainsi les carences d’un Etat peu soucieux de ces populations marginalisées, bien souvent indigènes. Les autodéfenses assument parfois des services normalement dévolus à l’Etat. A Coahuayana par exemple, elles assurent le rôle d’ambulancier, prennent en charge certains petits délinquants et toxicomanes que le crime organisé a laissé derrière lui. Plutôt que de prélever le peuple pour des infractions routières, des délits mineurs, elles préfèrent s’occuper des « vrais délinquants » (le crime organisé). A Coahuayana, ces nouvelles fonctions sont parfois complexes à prendre en charge puisque les autodéfenses déplorent leur manque de formation dans de nombreuses fonctions auxquelles elles n’étaient pas préparées (premiers secours, aide psychologique, réinsertion, etc.).

La pérennité de ces organisations collectives est rendue possible précisément par la détention d’armes, de véhicules et de bâtiments qu’elles ont repris aux templiers et parfois même aux anciens policiers municipaux. La formation d’une police communautaire ou d’un groupe d’autodéfense local établit un rapport de force à la fois face à l’Etat –qui tente constamment de ramener ses propres institutions dans les communautés, y compris quand il en a violemment été chassé– mais aussi avec le crime organisé. Et évidemment, ce sont les autodéfenses les plus progressistes qui subissent le plus violemment la répression de l’Etat mexicain, notamment et principalement parce qu’elles se sont bien souvent attaquées aux relais –nombreux à tous les échelons– des cartels au sein même de l’Etat, et d’une manière plus générale, au contrôle exercé sur les communautés par celui-ci. Politiquement, si le désir d’autonomie est très marqué (surtout dans le domaine local de la sécurité), dans certains cas s’ajoute un discours anticapitaliste. Ces autodéfenses sont nombreuses à avoir montré leur solidarité envers les étudiants disparus d’Ayotzinapa par exemple. Ainsi, si certaines rejettent les institutions de l’Etat et avancent des positions progressistes et anticapitalistes, d’autres se contentent d’une position défensive, restreinte à la seule lutte contre le crime organisé.

Dans un premier temps, la réaction de l’Etat a été de dénigrer, calomnier puis de réprimer ces soulèvements. Mais face à la popularité des autodéfenses dans les communautés ainsi que leur efficacité face aux cartels, l’Etat a initié un processus de légalisation. Les autodéfenses et polices communautaires pouvaient alors être intégrées aux effectifs des Fuerzas Rurales (Forces Rurales) en contrepartie de la fourniture d’armes, de véhicules, de subventions et de salaires, etc. Le 10 mai 2014, une partie des autodéfenses rejoignent ainsi ce corps de police destiné à « absorber » les autodéfenses jusque-là illégales. L’Etat s’assurait ainsi un contrôle sur ce mouvement qui lui échappait.

Un certain nombre des autodéfenses a néanmoins refusé cette compromission ou ont essayé d’obtenir davantage de garanties, considérant qu’il s’agissait d’une vaine tentative de contrôle et de mise au pas d’un mouvement populaire, alors même que la présence d’autorités étatiques ne permet bien souvent pas d’assurer la sécurité des municipalités. A Uruapan par exemple, les Purépechas ont menacé les forces de police de reprendre les armes si celles-ci ne quittaient pas la ville. Les commandants des autodéfenses –notamment le docteur Mireles– ont subi de nombreuses pressions gouvernementales pour intégrer leurs effectifs aux Forces Rurales, nombres d’entre eux ont été jetés en prison. Cette intégration aux forces répressives de l’Etat a fait émerger de nombreuses contradictions au sein même des auto-défenses entre les partisans de l’autonomie et ceux qui ont accepté la proposition du gouvernement. Ce dernier, grâce au concours bienveillant des médias aux ordres, n’a eu de cesse de discréditer les autodéfenses pour parvenir à ses fins, notamment en avançant la possible infiltration des polices communautaires par des cartels. En effet, dans certaines communautés, des narcotrafiquants souhaitant mettre à mal l’hégémonie des « templiers » se sont investis dans les autodéfenses. C’est aux autodéfenses les plus progressistes que ces infiltrations ont été le plus préjudiciable.

Cette situation n’est pas propre au Michoacán. En août 2015 par exemple, Miguel Angel Jimenez, membre de l’Union des Peuples et des Organisations de l’Etat du Guerrero (UPOEG) a ainsi été criblé de balles alors qu’il menait des recherches sur les disparus d’Ayotzinapa. Cet assassinat s’inscrit probablement dans un conflit qui l’opposait au Front Uni pour la Sécurité et le Développement de l’Etat du Guerrero (FUSDEG), qui l’avait menacé.

Les conflits qui traversent les différents groupes d’autodéfense trouvent bien souvent leur fondement dans leurs relations avec les différentes autorités étatiques, leurs positions quant à l’Etat mexicain, mais aussi les soupçons de liens éventuels avec le crime organisé. Pour la première opposition, elle est de nature strictement politique : il s’agit d’une confrontation entre les autodéfenses qui acceptent une perspective co-gestionnaire tandis que d’autres considèrent que la collaboration avec des autorités municipales, des Partis, une police corrompues est tout à fait exclue ! Pour d’autres, c’est aussi l’occasion d’éviter des peines de prisons et de garder le contrôle de la sécurité sur leur territoire.

A Coahuayana par exemple, le groupe d’autodéfense a intégré les Forces Rurales suite à de nombreux débats, mais s’oppose toujours au retour d’une police municipale dirigée par le président municipale du PRD, ainsi qu’à rendre le matériel réquisitionné à l’ancienne police municipale. De même, la nouvelle « police rurale » locale n’a pas accepté de rendre à l’Etat les propriétés confisquées aux « narcos », de peur qu’il les remette à leurs anciens propriétaires. Les autodéfenses de Coahuayana ne sont pas dupes des manœuvres de l’Etat, et se plaignent même que celui-ci n’ait pas tenu ses promesses quant aux fournitures promises. L’argent qui leur a été versé en 2015 ne couvre pas même les frais d’essence des patrouilles. La police rurale de Coahuayana est donc largement autofinancée par ses habitants. En revanche, avoir accepté de s’intégrer au Forces Rurales leur a permis de stabiliser un gain d’autonomie locale, celle de garantir leur sécurité.

En somme, les groupes d’autodéfenses sont aussi variés que les populations et communautés indigènes elles-mêmes. Si elles ne sont pas par nature progressistes, leur apparition est la conséquence directe des insuffisances de l’Etat mexicain peu soucieux de ses communautés indigènes et paysannes, quand il ne s’agit pas d’organiser leur répression. Les autodéfenses se sont montrés le rempart le plus efficace contre la toute-puissance du crime organisé, dont les activités ont marqué durablement et marquent encore la vie économique et quotidienne de ces populations comme de l’ensemble du Mexique.

En guise de conclusion, rien n’est terminé

Pour pouvoir justifier la répression des autodéfenses, l’Etat a dû aussi se montrer utile face au crime organisé. En novembre 2013, une importante intervention militaire a fait fuir les templiers du port de Lazaro Cardenas, et suspendu l’activité minière de la région. Sous leur coupe, les exportations de minerais vers la Chine étaient passées d’un million et demi à 4 millions de tonnes entre 2012 et 2013. Exportations ensuite reprises par l’Etat fédéral de Peña Nieto. Cette activité était d’ailleurs l’un des outils de propagande de l’organisation via son chef, « la Tuta », qui s’est régulièrement vanté d’être un bienfaiteur pour les populations locales, plutôt qu’un meurtrier de masse. En février 2015, « la Tuta » est capturé par la police fédérale mexicaine, et l’organisation en tant que telle est quasiment démantelée ou en fuite : les groupes d’autodéfenses y sont pour beaucoup.

Début 2016, sur les cendres des Chevaliers Templiers, le groupe criminel récent « Los Viagras », s’est particulièrement renforcé. Proposant initialement ses services au plus offrant pour des opérations d’espionnage, d’extorsion, ou d’assassinat, le groupe a montré la volonté de prendre la place laissée vacante par les Chevaliers Templiers. Ils se nomment depuis 2016 « la Nueva Familia Michoacana », et combattent plus au Nord, toujours dans l’Etat du Michoacán, un autre cartel nommé « Cartel Jalisco Nueva Generación » (CJNG). En ce qui concerne la « Nueva Familia Michoacana », l’organisation se terre dans les zones montagneuses proches d’Apatzingan, centre économique de la zone de Tierra Caliente. Leurs liens avec certains groupes paramilitaires et des policier des Forces rurales sont avérés, et le groupe se targue d’être un défenseur des causes sociales. Ainsi, même si les autodéfenses ont relativement bien nettoyé le Michoacán, les cartels n’ont pas disparu et sont en reformation sur d‘autres territoires, sans oublier qu’il reste des bribes de groupes ou des individus isolés ici et là, travaillant parfois dans des institutions publiques. Bien évidement il est difficile d’en savoir plus sur ces organisations, dont le culte du secret est particulièrement conséquent.

Si le mouvement des autodéfenses a toujours été marqué par d’importantes divisions politiques, il est sans doute aujourd’hui plus désuni que jamais. Les polices rurales sont absorbées par les impératifs de sécurité et la nécessité de reconstruire les économies locales. Diverses factions, dont certaines clairement liés aux narcos et au crime organisé, luttent entre elles pour des intérêts locaux. Il semble que l’arrestation des premiers leaders comme Mireles –qui prônait un mouvement uni et indépendant–, et l’intégration des autodéfenses à un corps d’Etat y sont pour beaucoup. Mais l’autonomie gagnée au niveau local est une victoire bien concrète.

Cherán K’eri : Le feu de l’autonomie

Près de cinq ans après le soulèvement de la communauté de Cherán contre le crime organisé et les autorités locales corrompues, la traversée du municipio voisin, Nahuatzen, semée de feux de camp où des personnes cagoulées en armes montent la garde, donne une idée aux visiteurs de l’ambiance qui régnait à Cherán au printemps 2011.

Une fois le poste de contrôle à l’entrée franchi en annonçant son identité et ses liens avec la communauté, on arrive dans une petite ville tranquille et vivante, où l’activité des petits commerces, du marché et des stands de nourriture bat son plein sur la grande place centrale.

Cherán, située dans une région montagneuse et forestière de l’état du Michoacan, au cœur de la Meseta Purépecha, à un peu plus de 400 km à l’ouest de Mexico, abrite environ 15 000 habitants dans la ville même, 20 000 personnes si l’on considère le municipio dans son ensemble. Bien que la totalité de la population ne soit pas indigène selon le recensement de l’INEGI, notamment car le critère principal est la langue et que les jeunes générations ne parlent pas purépecha, la communauté de Cherán est considérée comme indigène.

Le soulèvement de 2011 contre le crime organisé et les autorités locales

Pendant plusieurs années avant les événements de 2011, l’endroit offrait un autre visage. En ville, quasiment personne dans les rues en dehors des déplacements indispensables. Aux alentours, un paysage qui se transformait au rythme des chargements de bois volé aux forêts de la communauté par des bûcherons à la solde du crime organisé. Ce bois, précieux, est revendu à bon prix. Or, la forêt fournit de nombreuses richesses aux Purépecha qui l’entretiennent et la respectent à ce titre : champignons et plantes médicinales, bois pour la cuisine, la construction et les meubles, résine enfin, à la base de plusieurs produits. Elle assure aussi l’approvisionnement en eau. Contrairement aux parcelles agricoles individuelles ou familiales, toutes les terres forestières sont un bien commun de la communauté.

Entre 2007 et 2011, sur 27 000 hectares de terres communales, environ 9000 sont déboisés. Certains endroits étaient ensuite brûlés afin d’empêcher les repousses, dans la perspective de plantations d’avocats. Toujours au bénéfice du crime organisé qui fait régner la terreur, toute personne s’opposant à ses agissements subissait menaces, violences, voire se faisait tuer. Les habitants, affaiblis par les divisions de partis politiques, demandent en vain de l’aide à la police municipale, à la police du Michoacan et à la police fédérale. Celles-ci ne font rien, à la fois impuissantes, indifférentes et corrompues par le crime organisé.

En avril 2011, c’est lorsque la coupe clandestine se rapproche d’une des sources d’eau principales de la communauté (la Cofradia) qu’un groupe d’habitants, principalement des femmes, se décide à agir pour mettre fin au pillage. Elles bloquent les routes descendant de la montagne pour empêcher le passage des camionnettes de transport du bois. Les bûcherons tentent de passer en force, puis font usage d’armes à feu. Le groupe parvient tout de même à mettre le feu à plusieurs camionnettes et, rapidement, des barricades se mettent en place aux entrées de la ville et des feux de camps sont allumés dans les rues.

Pendant que les fogatas s’organisent, feux de camps où des habitants montent la garde jour et nuit, la Ronda se reforme : milice populaire d’autodéfense composée de volontaires provenant des quatre quartiers de Cherán, prêts à affronter le crime organisé en ville et dans les bois. Les villageois et villageoises reprennent alors les armes et les locaux à une police municipale corrompue, qui s’enfuit accompagnée du maire et de ses adjoints.

Une nouvelle organisation politique : gouvernement par us et coutumes et démocratie directe

Bien plus que des points de contrôle et de blocage pour sécuriser la ville, les fogatas deviennent des lieux où se tissent de nouveau les liens communautaires et où chacun reprend possession de la politique. Les habitants de presque chaque pâté de maisons alimentent un feu en bas de chez eux autour duquel ils mangent, boivent thé et café, discutent et débattent ensemble des décisions à prendre pour organiser la vie de la communauté.

Le soulèvement, l’expulsion de l’équipe municipale et l’expérience des fogatas ouvrent alors la voie à une nouvelle organisation politique. Le 13 novembre 2011, le Tribunal Electoral de la Fédération des Etats Mexicains accorde le droit au municipio de Cherán de se régir selon un gouvernement par us et coutumes. Cette forme politique reconnue par l’administration permet la mise en place d’un système sans politicien professionnel ni parti, s’inspirant de la tradition purépecha. Le 18 décembre 2011, ce choix est confirmé lors d’un référendum municipal par la majeure partie de la population de Cherán, sauf par la communauté de Santa Cruz Tanaco qui refuse de participer au vote et demande à être ségréguée. Cette séparation n’est pas reconnue par l’Etat mexicain mais est respectée par Cherán, qui reverse 17% des subventions allouées au municipio à Santa Cruz Tanaco.

Nouveauté par rapport au gouvernement traditionnel par us et coutumes, la fogata devient le niveau de base du processus de décision. Cinq ans après, une centaine d’entre elles est toujours active. L’éventuelle installation d’une antenne relais donne ainsi lieu à un véritable débat au coin d’une rue. Un verre de thé chaud à la main, certains habitants défendent le fait d’être mieux connectés au monde, tandis que d’autres présentent les possibles méfaits sur la santé des ondes électromagnétiques, les risques en termes de surveillance et d’utilisation des données, ou encore la nécessité de l’apprentissage d’internet et du traitement critique de l’information qu’on y trouve. Une comunera a amené de la documentation sur les méfaits sur la santé qu’elle distribue à ceux et celles qui souhaitent s’informer.

Pour prendre les décisions concernant la vie de la communauté, chaque fogata discute et tranche, puis mandate un ou une de ses membres pour reporter les discussions de la fogata à l’assemblée de quartier – qui n’est pas réservé à ces seuls mandatés mais bien ouverte à tous et toutes. Les quatre assemblées de quartier mandatent à leur tour un représentant à l’assemblée communale, assemblée générale des habitants aussi ouverte à tous et toutes qui se réunit ponctuellement sur la place principale de Cherán, face à l’ancien Palacio Municipal, rebaptisé Casa Comunal par ses soins. C’est l’assemblée communale qui prend les décisions finales, en privilégiant le consensus.
Pour la mise en œuvre des décisions, six conseils opératoires et un Consejo Mayor (Conseil des Anciens) sont créés par l’assemblée générale, à laquelle ils rendent directement des comptes. Ces conseils sont composés à part égale de membres élus par les quatre assemblées de quartiers pour un mandat de quatre ans. L’horizontalité, la transparence et même la remise en cause permanente des conseils sont des points auxquels tout le monde attache de l’importance.

Le conseil civil s’occupe de la santé, de la culture et de l’éducation. Le conseil de gouvernement communal gère le nettoyage de la ville, la distribution de l’eau potable et le marché. Le conseil des programmes sociaux et économiques répartit les aides sociales et les subventions de l’Etat. Le conseil des quartiers s’occupe de la diffusion des informations politiques, de l’organisation des assemblées ordinaires et extraordinaires, de l’embauche des employés communaux à part égale dans les quartiers. Le conseil de la surveillance et de la médiation est chargé de la justice, la gestion des conflits et des délits mineurs, la protection de la communauté par la Ronda. Le conseil des biens communs est en charge du territoire. Il s’assure que les garde-forestiers protègent la forêt de la coupe sauvage, organise le travail saisonnier de reforestation, d’entretien du bois et des sources, accorde les autorisations de prélèvement de bois aux villageois, supervise les entreprises communales (extraction de résine et mine de sable). Le conseil civil et le conseil des biens communs travaillent aussi ensemble à la valorisation de la mémoire historique et du patrimoine culturel purépecha : entretien des traditions, ré-apprentissage de la langue, organisation de session de reforestation avec les écoliers, construction du Musée du siège dans la forêt.

Pour la formation du second gouvernement par us et coutumes, deux nouveaux conseils ont été créés : le conseil des femmes et le conseil des jeunes, ouverts aux personnes concernées pour traiter des sujets qui les concernent spécifiquement. Ces conseils proposent ensuite au Consejo Mayor des événements, formations et activités issus de leurs réflexions pour valoriser la place des femmes et des jeunes. Enfin le conseil majeur (Consejo Mayor) ou conseil des anciens, composé de douze K’eris dont trois femmes, gère la trésorerie municipale et conseille l’assemblée générale et les autres conseils. Chaque assemblée de quartier élit trois K’eris. Le conseil siège à la maison communale et fait office de représentant municipal. Il a ainsi pour rôle de maintenir le dialogue avec l’Etat, notamment au sujet des subventions allouées aux municipalités.

Autonomie et dépendances de la communauté

L’obtention de ces subventions ainsi que leur répartition par le conseil des programmes économiques et sociaux sont des sujets sensibles. Les principales activités économiques à Cherán sont l’agriculture et l’élevage vivriers, qui ne suffisent pas à nourrir la population. La production de bois et de ses dérivés (meubles et produits issus de la résine), ainsi que la production commerciale de fruits comptent pour une petite part de l’activité économique. La communauté, pauvre et dépendante sur le plan alimentaire, a besoin de l’argent de l’Etat.
Les habitants de Cheran ont longtemps refusé de perdre l’autonomie chèrement acquise sur le plan de la sécurité, refusant la fusion de la Ronda avec la police rurale d’Etat en échange de renforts, d’armes et de véhicules. Sous la pression de l’Etat, La Ronda a récemment intégré les Forces Rurales en échange de garanties, comme celle que les membres de la police communautaire de Cherán soient tous originaires de la communauté. Les policiers communautaires sont proposés par leur fogata, et promus par leurs proches. Ils ne reçoivent pas de salaire mais une compensation financière de la communauté : une centaine de personnes se partage l’équivalent de l’ancien budget alloué aux trente policiers municipaux.

La forêt, où tout a commencé, est quant à elle reboisée et remise en valeur grâce au vivero : une pépinière communale qui s’occupe de la reforestation. Cette entreprise communautaire fournit du travail à plusieurs membres de la communauté.

Au cours de sa lutte pour l’autonomie, la communauté s’est aussi dotée de ses propres médias : Radio Fogata, créée par les jeunes qui parcouraient les barricades lors du soulèvement pour transmettre les informations, et TV Cherán, qui diffuse ses vidéos : interviews de membres de la communauté, documentaires, etc.

Le soulèvement contre l’oppression quotidienne exercée par le crime organisé à Cherán s’est nécessairement transformé en réappropriation collective du territoire et des institutions politiques qui l’administrent localement. La communauté, après s’être débarrassée de la mafia, des autorités locales et des partis politiques, travaille aussi à gagner en autonomie culturelle et économique, autant que faire se peut au sein du capitalisme mondialisé. L’expérience des Purépechas fait tout de même écho à plusieurs autres communautés indiennes au Mexique, qui tissent un réseau actif de luttes aux résultats locaux impressionnants et riches en enseignements.

LA POLICE COMMUNAUTAIRE OU LA MORT : CONFLIT SOCIO-TERRITORIAL À SANTA MARIA OSTULA (1998-2016)

Une communauté rurale à la longue tradition d’autonomie et d’autodéfense

La communauté de Santa Maria Ostula est située dans la municipalité d’Aquila, sur la côte de l’Etat du Michoacán. A l’heure actuelle, la communauté compte environ 3000 habitants répartis entre le chef-lieu du même nom, situé dans les terres montagneuses (1000 habs.), le petit village côtier de La Ticla (600 habs.), et vingt-deux hameaux et « ranchos ».

La communauté fut fondée en 1531 par un groupe Nahua ayant migré du centre du pays vers les côtes pour fuir la conquête espagnole. Pendant la période coloniale, les communautés indigènes avaient bien conscience qu’elles appartenaient à une entité de plus grande envergure (la Nouvelle Espagne) et elles entraient régulièrement en conflit avec la Couronne Espagnole pour obtenir de nouveaux droits et en défendre d’autres. Ainsi, Ostula obtint que son territoire soit reconnu comme propriété communale, rendant ses terres non aliénables et entièrement gérées par l’assemblée communautaire. Autre exemple, à la fin du 18ème siècle, les autorités coloniales avaient autorisé qu’Ostula et des communautés voisines de la côte puissent former leurs milices d’archers afin de se défendre contre les pirates. Malgré ces gains d’autonomie, c’est sans surprise que la majorité de ces mêmes communautés, ainsi que beaucoup d’autres dans l’ensemble de la Nouvelle Espagne, a rejoint les files des indépendantistes dans les années 1810.

Ainsi, le conflit actuel n’est pas seulement lié à une conjoncture, mais s’inscrit dans une longue tradition de lutte et d’autonomie territoriale. La communauté a en effet survécu à différentes structures de domination, de la colonie à l’Etat moderne Mexicain, et a réussi, jusqu’à maintenant, à préserver son territoire et une partie de sa culture.

Le conflit actuel : du litige agraire à l’affrontement avec le crime organisé

Ces dernières décennies, la communauté a expérimenté un conflit d’une nouvelle nature. D’un simple « litige agraire », il est devenu un véritable conflit socio-territorial avec le crime organisé. Les comuneros d’Ostula estiment que le conflit actuel remonte à mai 1998, quand la communauté prend la décision d’aller déboiser Xayakalan, une zone de 1200 hectares située au nord-ouest de leur territoire (voir carte n°2), pour la cultiver. Sur place, la communauté s’étonne de trouver un petit groupe installé qui se réclame propriétaire des lieux. Surpris, les comuneros abandonnent le projet initial pour un temps. En juin 2003, la communauté retourne à Xayakalan et observe que de nouvelles maisons y ont été construites. Après hésitations, la communauté décide elle aussi de construire sur cette portion de territoire, qui lui appartient depuis la colonie espagnole. Le gouvernement s’en mêle et oblige la communauté à négocier avec les « propriétaires » déjà installés. Finalement, l’État juge l’action de la communauté non conforme à la loi et fait détruire les premières constructions en novembre de la même année. Après coup, les propriétaires sont identifiés comme membre du cartel des « Zetas », et il ne pèse que peu de doutes sur l’implication des institutions locales d’Etat dans la production de titres de propriété illégaux. En 2004, la communauté entreprend de porter l’affaire devant le tribunal agraire de Colima, mais à la date d’aujourd’hui, le dossier est encore en cours de traitement…

En 2008, la communauté repart à la charge et entreprend la construction d’un village à la frontière nord-ouest, afin de réoccuper l’ensemble de Xayakalan, mais la réponse est plus violente que la fois passée. Des hommes armées, cette fois-ci du nouveau cartel en place, les « Caballeros Templarios » (Chevaliers templiers), sortent les gens des maisons et cabanes et les détruisent le jour-même. C’est à partir de ce moment que la communauté décide de reformer sa police communautaire.

En 2009 donc, la communauté s’organise et reforme une police communautaire. Le 29 juin 2009, environ 500 hommes forment trois pelotons et avancent vers Xayakalan, mais le crime organisé, qui a été informé, est déjà positionné depuis plusieurs semaines. Les deux groupes s’affrontent, mais face à la détermination et au grand nombre de comuneros engagés dans le combat, les « templiers » se retirent, ouvrant la voie à une installation plus durable. En l’honneur de la première personne tombée durant le conflit, le nouveau village est baptisé San Diego Xayakalan. Afin de consolider le mouvement, s’organise en août de la même année une assemblée du Congrès National Indigène, dont Ostula est membre. Certains passages de la déclaration de cette assemblée résument bien la centralité des réflexions autour de l’autonomie : « Nous devons renforcer les efforts d’autonomie et d’autodéfense des peuples et refuser tous les programmes gouvernementaux. (…) Notre autodéfense, c’est un bon gouvernement, nommé par nous-mêmes, reconnu et respecté dans l’exercice de notre droit à la libre détermination. »

Surenchère de la violence

Malgré la récupération des terres, la communauté était loin de s’être débarrassée des « templiers ». Depuis des années le crime organisé, comme à son habitude, avait cherché à contrôler l’ensemble du territoire et s’était implanté dans tous les villages ou hameaux de la communauté et de la municipalité, voire dans l’ensemble de la moitié sud du Michoacán. Etant donnée l’importante pauvreté des populations indigènes et/ou paysannes au Mexique, les structures mafieuses cooptent et embauchent facilement dans ces arrières pays où l’État providence est peu présent, comme c’est particulièrement le cas du Michoacán. Ainsi, pour Ostula comme pour d’autres communautés, le crime organisé était à la fois une menace extérieure, car il contrôlait assidûment les municipalités et terres environnantes, mais il agissait aussi depuis l’intérieur de la communauté, au moins comme espion. Venant de perdre des terres, les templiers n’en restèrent donc pas là et multiplièrent les menaces, assassinats et enlèvements.

En 2011 par exemple, une caravane de journalistes organisée dans le cadre du Mouvement pour la Paix, dont l’objectif était de dénoncer publiquement la situation d’oppression que vivait la communauté d’Ostula, a été interceptée par le crime organisé. Don Trino, un des leaders exilé de la lutte, qui profitait du convoi pour rentrer discrètement sur ses terres, a été torturé et abattu devant les journalistes. En parallèle, cette même année, la présence des « templiers » s’est intensifiée, notamment avec le développement de la coupe illégale du Zangualica, un bois tropical précieux présent sur les terres communautaires.
Ainsi, de 2011 à 2014, on compte trente-deux comuneros tués et six disparus. Sous la bienveillance des gouvernements étatique et fédéral. D’autres se sont vu contraints à la fuite suite à des attentats contre leurs personnes et/ou menaces faites à leurs familles.

Le soulèvement des autodéfenses et la libération d’Ostula

Fin 2013, fatigués des extorsions et assassinats perpétrés par les Templarios, des habitants du chef-lieu d’Aquila, des municipalités de Coalcoman, de Coahuayana et Tepacaltepec et de nombreux autres lieux du Michoacán, forment des groupes d’autodéfense. Bientôt, il s’agit d’un véritable « Mouvement Autodéfense » qui cherche à reprendre le Michoacán aux mains des Templiers. Des exilés d’Ostula entrent alors en contact avec les autodéfenses pour coordonner la libération d’Ostula. C’est le cas de Cemeí Verdía Zepeda, qui prend la tête de l’opération de reconquête de la communauté. C’est ainsi que le 14 février 2014, les autodéfenses et la police communautaire entrent à Ostula, avec près d’une centaine de véhicules remplis d’hommes. Les « Templarios » déguerpissent ainsi que la majorité des villageois liés au cartel, bien que certains, généralement les plus vieux, décident de rester. L’assemblée communautaire accepte que ces « traîtres » restent, mais au prix de voir leur maison marquée d’une croix rouge et d’être privés de droit à la terre.

La communauté remet le commandement de la police communautaire, alors illégale, à Cemeí Verdía Zepeda. D’octobre à décembre 2014, ce sont successivement la police municipale, la marine, puis l’armée qui interviennent à Ostula pour essayer de désarmer la police communautaire, à chaque fois sans succès. Néanmoins, certains comuneros fuient par peur d’être arrêtés. Le 16 décembre 2014, des hommes ouvrent le feu sur Cemeí qui jouait au football sur un terrain de la Ticla. Par miracle, personnes n’est touché. Le 25 mai 2015, non loin du village d’Ostula, les passagers d’une camionnette tirent sur une voiture de la police communautaire où se trouve Cemeí, mais seul le chauffeur est blessé. Les attaquants, poursuivis par la police communautaire, se retranchent plusieurs heures dans la montagne. Suite à l’arrivée de renforts des communautés voisines, plus d’une centaine d’hommes mènent l’assaut et six des attaquants sont tués, tandis qu’un seul réussit à s’échapper. Le 19 juillet, l’armée entre à Ostula et arrête Cemeí. Suite à l’émoi général, des coups de feu retentissent et Hidilberto Reyes, comunero de 12 ans, est tué. L’armée nie sa responsabilité dans la mort du jeune, et malgré l’étude balistique qui la démontre, ce crime reste impuni. Ce jour-là, la police communautaire d’Ostula ainsi que des autodéfenses de Coahuayana venus en renfort ont eu, selon leurs propres mots, « le sang-froid et l’intelligence de ne pas tirer sur l’armée », évitant ainsi un conflit majeur.

Après plusieurs mois de détention, Cemeí est libéré en décembre 2015. En effet, l’accusation de port illégale d’arme de guerre ne tenait plus, puisque la police communautaire d’Ostula a officiellement incorporé les récentes « Forces Rurales » du Michoacán avant les faits. De plus, l’assaillant qui avait réussi à s’enfuir lors de l’attentat contre sa personne le 25 mai est arrêté et avoue que le maire d’Aquila est l’instigateur des attentats contre Cemeí. Le maire et ses associés, complices locaux des « Templarios », sont arrêtés.

Après la tempête, quel futur pour la communauté et les populations environnantes ?

Après la reconquête de Xayakalan, il a été possible de se rendre compte de l’ampleur des activités des Templarios sur cette zone. Ont été découverts un laboratoire de méta-amphétamines, des champs de marijuana, un camp d’entraînement ainsi que des planques et des fosses communes. Courant 2015, suite à la décision prise en assemblée générale, le commissaire des biens communaux (comisariado de bienes comunales) a distribué deux hectares des terres récupérées aux familles volontaires qui s’engageaient à les cultiver dans les deux ans. Comme toutes les terres de la communauté, elles ne peuvent être ni louées ni vendues par leur exploitant, et doivent rester une propriété sociale.

Désormais, la police communautaire n’a plus besoin d’autant d’hommes et beaucoup sont retournés à leurs activités respectives (pêche, agriculture, petit commerce, etc.), même s’il y a toujours des volontaires qui aident ponctuellement et qui restent armés pour leur propre sécurité. Un contingent de policiers a néanmoins été titularisé et reçoit un salaire versé par la communauté. Quant à Cemeí Verdía Zepeda, en plus de sa responsabilité de commandant de la police communautaire d’Ostula, il a été désigné coordinateur régional des autodéfenses et polices communautaires de la région Costa-Sierra (voire carte du Michoacán) par les groupes d’autodéfenses. Bien que le calme soit revenu à Ostula, des barrages sont maintenus aux entrées du territoire communal, pour vérifier que des membres du crime organisé ne s’infiltrent pas, puisque des bribes d’autres groupes criminels, ainsi que la revendication de la formation de nouveaux (CJNG et la Nueva Familia Michoacana), laisse à penser que la guerre n’est pas terminée.

La communauté d’Ostula mise actuellement sur le développement du tourisme pour faire revivre une économie locale asphyxiée par le crime organisé. Le retour d’une certaine activité économique semble en effet indispensable à l’amélioration des conditions de vie et à la pacification de la zone à plus long terme. Pour autant, la communauté n’est pas prête à accepter l’arrivé d’entreprises hôtelières et à foncer tête baissée dans les plans de développement qu’esquisse la nouvelle municipalité d’Aquila. Certains comuneros n’ont pas l’intention de se faire déposséder subtilement de leur territoire par le grand Capital après avoir lutté à corps perdu contre les « Templarios ». Rappelons que cette partie du Michoacán, depuis le début du conflit, apparaissait déjà sur les plans des grands industriels et promoteurs du tourisme, qui, en concertation avec le gouvernement, prévoyaient la construction d’un port près d’Ostula et d’une autoroute pour le connecter à Colima. Projets qui feraient bien l’affaire du crime organisé et qui rappellent que la communauté ne peut compter que sur les populations alliées, des groupes de militants (anticapitalistes, écologistes, etc.), et elle-même, pour se défendre.

Dossier réalisé par
Charlie (Lyon),
Eloisa (Lyon),
Nore (Mexico)
et Seb (Caen)

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