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Loi travail (Extrait de Courant Alternatif 263 d’octobre 2016)

Quelles suites pour le mouvement dès demain ?

lundi 17 octobre 2016, par ocl-lyon

Un bilan de la mobilisation contre la loi El Khomri a été tiré lors des
rencontres libertaires organisées par l’OCL dans le Quercy, à la mijuillet,
et le précédent article en a proposé un résumé. Voici les
perspectives qui ont été dégagées au cours de ces rencontres.


Le mouvement contre la loi travail ne s’est pas terminé sur un sentiment d’échec très net, aussi pourrait-on penser qu’il va reprendre à la rentrée. Cependant, l’approche des élections professionnelles pour les syndicats et de l’élection présidentielle pour la classe politique va sûrement changer la donne. Quant à nous, il nous faut réfléchir aux moyens d’articulier les résistances locales au quotidien avec un projet de changement radical, et d’accentuer par le biais de divers réseaux la solidarité qui s’est manifestée dans la lutte.
On a pu constater que la dernière mobilisation avait été pour beaucoup l’occasion d’exprimer de façon à la fois personnelle et collective – en plus de leur opposition à la loi El Khomri – leurs difficultés liées au travail ou au chômage, ou des problèmes locaux, ainsi que leur aspiration à une autre société. On a retrouvé ces ingrédients un peu partout. Quelques exemples :
En banlieue parisienne, les collectifs de lutte ou les Nuits debout, assez variés et peu spectaculaires, ont débattu sur la vie des communes : fermeture d’une bourse du travail ici, menace de disparition d’un centre de santé là, souffrance au travail des employés municipaux...
A l’échelle d’un département comme l’Allier (350 000 habitants), trois Nuits debout composées d’une foule hétéroclite se sont coordonnées entre elles et avec celles des départements voisins pour échanger réflexions et propositions d’ordre politique et social.
Sur Reims, le comité de lutte lancé à l’initiative du groupe OCL et regroupant une quarantaine de personnes, en majorité jeunes, s’est ouvert à une mobilisation telle que celle de Bure, dans la Meuse, contre le projet d’enfouissement de déchets hautement radioactifs, et pourrait envisager maintenant de se constituer en groupe politique sur la ville pour « continuer ».

L’après-mouvement pour les syndicats

Du côté des centrales, en revanche, la poursuite de la lutte contre la loi travail ne paraît guère au programme, car elles sont déjà centrées sur la promotion de leur boutique pour les élections professionnelles, qui débutent le 28 novembre. L’opposition à cette loi risque donc fort d’être diluée dans un ensemble de revendications, au prétexte que le texte a été voté dans un cadre démocratique en dépit du recours au 49.3 – et ce même si, après un tel vote, la remise en question du SMIC et d’autres pans des droits sociaux peut suivre. Pris dans leur logique de représentation et de syndicalisation, tous les syndicats se posent les mêmes questions de stratégie : comment gagner les élections de délégué-e-s du personnel et au comité d’entreprise dans les PME, et y créer des sections syndicales – un enjeu très important vu leur nombre ?
Pour la CGT, il s’agit de conserver à tout prix sa première place parmi les syndicats en France (1). Pourtant, si l’on tire un bilan de son action dans le mouvement, on voit mal pour quelle raison on devrait appuyer son renforcement, comme l’a longtemps fait une fraction des gauchistes aujourd’hui moribonde (après avoir soutenu la CFDT). La CGT a en effet montré qu’elle pouvait incarner spectaculairement une opposition au gouvernement – avec l’image d’un syndicat « de classe » appelant enfin à la grève générale reconductible –, mais qu’elle n’était pas capable de paralyser grand-chose et encore moins de mobiliser les prolétaires. Loin de mener à la victoire, le débrayage fin mai de secteurs jugés stratégiques (transports, énergie…) a affaibli le mouvement. Ainsi, à Marseille, la grève des travailleurs du secteur pétrolier pendant plusieurs jours a eu un effet démobilisateur, y compris dans les franges les plus militantes et actives, soudain transformées en spectatrices. Et, à Toulouse, ce qui dominait alors au sein de l’assemblée générale (AG) de lutte, était un sentiment de dépossession, les syndicalistes hésitant à faire appel à ses militant-e-s pour participer à des actions. De plus, comme il n’y a eu aucun compte rendu ni débat sur les rencontres entre Philippe Martinez et le gouvernement, y compris au sein de la CGT, on peut douter de la « chaude rentrée sociale » qu’on nous annonce comme tous les ans. Enfin, les diverses structures de lutte apparues en France n’ont guère regroupé, à quelques exceptions près, que des militant-e-s syndicaux ou politiques, aussi vont-elles avoir du mal à échapper aux bagarres intestines de leurs chapelles et à perdurer. Déjà, la plupart des Nuits debout ont disparu au bout de deux mois ; les manifs de la fin juin, moins fournies, n’étaient guère enthou-siasmantes, et la CGT a pu manœuvrer à sa guise parce que les courants « autonomes » n’ont pas réussi à prendre des initiatives leur permettant de s’élargir pour occuper un espace et jouer un rôle dans la mobilisation.

L’après-mouvement pour le gouvernement

Toute l’Europe est désormais entrée dans un nouveau cycle économique et politique – avec de sérieux risques d’une crise financière, le Brexit, un coup d’Etat qui renforce encore le pouvoir d’Erdogan en Turquie et aggrave la situation des Kurdes et des migrant-e-s… On va vers des affrontements sociaux majeurs sur la question de l’austérité, un ajustement structurel étant jugé nécessaire par les capitalistes dans la sphère de la reproduction et de l’exploitation du prolétariat. La loi travail en France (comme d’autres mesures en Belgique, en Italie…) est pour le patronat une simple étape qui favorise des recompositions syndicales bénéfiques à ses yeux, réduit les capacités de lutte côté salarié-e-s et prépare donc le terrain en vue des affrontements futurs.
La période à venir est pleine d’incertitudes, avec les diverses élections, la montée des populismes, les interventions militaires impérialistes et les attentats djihadistes. On va voir très vite ce que donne la lutte à Notre-Dame-des-Landes, qui n’est bien sûr pas d’essence prolétarienne mais dans laquelle se forgent de nouvelles utopies et des liens de solidarité, et qui produit des contradictions à l’intérieur des structures institutionnelles – l’affrontement direct avec l’Etat étant arrivé à un niveau tel qu’il provoque des clivages jusque dans le PS ou dans la CGT. La manifestation nationale prévue sur la ZAD le week-end suivant le rassemblement antinucléaire de Flamanville du 1er octobre pourrait bien être plus agitée que la manif de rentrée syndicale programmée le 15 septembre.
Sur la scène médiatique va cependant se rejouer surtout, dans les mois à venir, le remake de 2002 – un unanimisme « antifasciste » au service de la démocratie parlementaire –, avec Le Pen fille donnée présente au second tour de la présidentielle de 2017 dans les sondages. Il n’est pas sûr qu’agiter l’épouvantail du « fascisme » ait le même impact que lors du duel Chirac-Le Pen père, car la désillusion et l’écœurement vis-à-vis de la gauche n’ont jamais été aussi forts, et pas mal de ses fidèles-malgré-tout pourraient bien déserter cette fois les isoloirs. Il semble ainsi y avoir un espace pour l’anti-électoralisme – contrairement à 2010 où, après la défaite du mouvement sur les retraites, s’était répandue l’idée que ce qui avait été perdu dans la rue contre la droite au pouvoir était gagnable par les urnes. Des personnalités telles que Caroline de Haas – à l’origine de la pétition anti-loi travail, après avoir été membre du PS et avoir servi de rabatteuse dans certains milieux pour le compte de la gauche – déclarent aujourd’hui qu’il faut « pirater » les élections. Peut-être devrait-on multiplier les appels au boycott de la présidentielle, comme celui qui a été relayé dans CA et sur oclibertaire ?
Les syndicats vont en tout cas utiliser la « rentrée sociale » pour porter les valises de Jean-Luc Mélenchon vers ce scrutin – et l’extrême gauche (y compris des libertaires) en sera sans doute, dans la mesure où ce candidat se positionne comme « antisystème » et antipartis avec son slogan « Je vote, ils dégagent ». L’espoir qu’avaient certains courants à la gauche de la gauche de voir surgir en France un pôle genre Podemos ou Syriza s’est envolé, en partie parce que le FN occupe et verrouille les espaces de contestation du système. Le PS s’est autodétruit : il a perdu plus de la moitié de ses mairies, la moitié de ses régions, les deux tiers de ses départements y compris des fiefs historiques… Il est possible que sa disparition de la scène politique serve à la renaissance des luttes – mais attention, la disparition de l’URSS a pu susciter le même vain espoir. Quoi qu’il en soit, il s’agirait plutôt de combattre toute tentative d’alternative politicienne.
Le succès du FN, ajouté aux divisions qui règnent à droite et à gauche, entraînera peut-être la formation d’un gouvernement d’union nationale (à l’instar de la Grèce, l’Allemagne, les Pays-Bas ou l’Italie). Mais ces alliances « antifascistes » sont en général fragiles : en Autriche, les deux grands partis « unis » dirigent en alternance le pays depuis des années, et cette instabilité ouvre un boulevard à l’extrême droite.
En France, comme la loi Jospin de 2001 a placé les législatives à la suite des présidentielles, il y aura sans doute à l’été 2017 une Assemblée nationale de la même couleur que le Président ; toutefois, quel qu’il ou elle soit, celui-ci ne jouira pas d’une très grande légitimité pour gouverner dans ce contexte de crise. Par ailleurs, la classe politique s’accorde sur l’amplification du contrôle social et la répression des migrant-e-s mais aussi sur un programme ultralibéral à la Thatcher. Cela constitue un hiatus assez intéressant avec le sentiment anticapitaliste diffus dans la population qu’a fait ressortir le mouvement contre la loi travail en se plaçant d’entrée sur le terrain de la lutte de classe – même si cet anticapitalisme correspond sans doute plus à un rejet moral de la corruption, des paradis fiscaux, etc., qu’à la position théorisée par les courants révolutionnaires d’un nécessaire changement de système.
Il n’est en tout cas pas exclu qu’une autre mobilisation, ou la suite de celle-ci, se fasse sur les emplois précaires à bas salaire concoctés par le gouvernement pour les 16-25 ans au chômage ou entrant sur le marché du travail, car ces « contrats civiques » seront payés un demi-SMIC et n’ouvriront aucun droit aux cotisations sociales et à la retraite.

Quelques pistes pour favoriser des ruptures dans le système

Le mouvement contre la loi travail a modifié le cadre général de la lutte de classe en France. Dans un contexte de crise du capitalisme, ce qui s’est joué là, c’est la fin d’un certain syndicalisme – il serait illusoire de croire qu’il va renaître à l’identique maintenant – et la fin des mobilisations sociales telles qu’on les a connues ces dernières années, voire décennies. Ce mouvement a été, davantage que ceux sur les retraites et contre le contrat premier embauche (CPE), très politique, et on doit de ce fait, si on veut élaborer une stratégie, examiner qui il a concerné ou pas. Par son fameux article 2, la loi travail replace au sein des entreprises le conflit social et les rapports de forces concrets – alors que les accords de branche donnaient à des instances situées en dehors et au-dessus des entreprises, les fédérations syndicales, une fonction de médiation. Concrètement, avec cet article 2, les luttes des prochaines années pour défendre les intérêts immédiats des salarié-e-s vont désormais avoir lieu boîte par boîte.
Alors, comment s’organiser en fonction de cette réalité ? Ces luttes boîte par boîte concerneront des salarié-e-s qui, dans leur très grande majorité, n’ont pas participé directement au mouvement contre la loi El Khomri. Comment toutes ces luttes, éclatées dans d’innombrables petites entreprises, peuvent-elles rencontrer une solidarité à l’extérieur – dans d’autres boîtes et auprès d’autres salarié-e-s ? Bref, comment renforcer ce que le mouvement contre la loi El Khomri a démontré une fois de plus : la lutte de classe passe par les lieux de production et les rapports d’exploitation capitaliste, et une mobilisation sociale ne peut vraiment se développer qu’à partir de là ? Les gens qui ont participé à ce mouvement l’ont fait autant pour des raisons d’ordre social (avec des revendications de type syndical) que politique (par rejet de l’ordre actuel), parce que les deux sont liés. Il s’agit donc, dans les mobilisations en général, non de promouvoir quelque utopie ou projet clé en main, mais de poser des questions de fond sur l’organisation sociale existante et d’arriver à peser pour que soit dépassée la coupure entre social et politique.
Diverses structures de lutte locales – comités, collectifs, assemblées de militant-e-s... – sont apparues au cours de ce printemps, avec un poids politique, une composition sociale et une importance numérique qui variaient fortement. Deux exemples :
A Marseille, une AG de lutte s’est réunie sur des places deux fois par semaine durant tout le mouvement, avec une participation moyenne de 80 personnes – et encore de 10 à 25 personnes à la mi-juillet. L’idée qui prévaut aujourd’hui est qu’il est important de maintenir ces réunions ouvertes dans un espace public, car cela permet à des personnes nouvelles de participer ; mais en fait c’est un peu une illusion : une bonne partie des personnes venues là avaient déjà, d’une manière ou d’une autre, des liens avec des milieux militants ; de plus, on observe dans les assemblées sur des places une rotation permanente des participant-e-s qui ne facilite pas la réflexion sur la suite à donner au mouvement. Cette AG de lutte n’est peut-être donc plus un lieu très intéressant et pertinent, mais elle a en tout cas mis en relief une certaine méconnaissance des boîtes, en particulier les petites, et de ce qui s’y joue avec l’hégémonie de la CGT sur Marseille, et fait naître l’envie d’établir une sorte de cartographie des entreprises sur cette ville.
A Toulouse, l’AG de lutte regroupait début mai au maximum 150 personnes sur une place, et plus couramment une soixantaine. Elle comprenait surtout des militant-e-s du milieu radical et des salarié-e-s (postiers, cheminots…). Des commissions ont été mises en place pour traiter trois questions : la jonction avec d’autres personnes, par exemple en allant distribuer des tracts dans des boîtes ; l’autodéfense face à la répression (voir l’encadré) et aux manifs ; la caisse de grève. Là aussi a été constatée une méconnaissance de la réalité dans les entreprises, avec ses résistances invisibles au quotidien (micro-conflits, débrayages…). Et il est envisagé de créer d’autres collectifs de précaires par branches ou secteurs (tels que la restauration ou l’hôtellerie) – à l’instar du collectif qui regroupe déjà, dans l’Education nationale, des pions de lycée et de collège –, car ce type d’organisation aide à la fois à rompre l’isolement individuel dans les petites entreprises et à développer la solidarité entre des personnes qui vivent en gros les mêmes situations dans des boîtes différentes. Mais, pour éviter de tomber dans le corporatisme tel que le syndicalisme l’a favorisé, il faudrait ouvrir une sorte de bourse du travail qui, fonctionnant un peu comme un carrefour, contribuerait à des jonctions entre collectifs et à des luttes intercatégorielles, intersecteurs, plus globales sur la question du travail, du salariat, etc. Et populariser également d’autres pratiques que la grève générale reconductible (même si c’est par ce biais que les salarié-e-s peuvent se libérer et être en mouvement pendant plusieurs jours) : blocages, grèves du zèle ou perlées, sabotage…
La grève reconductible demeure un élément central du rapport de forces dans un conflit, et les gens savent parfaitement que les débrayages d’une seule journée (auxquels appellent au mieux les syndicats) ne servent à rien. Dans l’histoire du mouvement ouvrier, la grève a de plus toujours été conçue comme quelque chose de collectif, et qu’il fallait organiser (par des consignes, des piquets de grève, des caisses et des campagnes de solidarité…), parce qu’on perd forcément de l’argent quand on cesse le travail, alors il vaut mieux calculer parfois, à l’avance et ensemble, à quel moment de l’année cesser le travail. C’est pourquoi aussi arrêter individuellement de faire grève a toujours été très mal vu, et pourquoi les jaunes sont tellement détestés (2). Mais aujourd’hui ces éléments qui ont été constitutifs de l’identité ouvrière dans les bastions du prolétariat ont disparu au profit de comportements individualistes dans des lieux de travail éclatés, ce qui représente une vraie difficulté pour une mobilisation.
Pendant le dernier mouvement, l’AG toulousaine a mis en place une commission piquets de grève pour assurer un soutien à des personnes avec qui elle était en contact et qui étaient en conflit avec leur patron. Etre extérieur permet de mener des actions que certains salarié-e-s n’oseraient pas faire et d’avoir un discours autonome, donc de ne pas être une simple force d’appoint. Dans un bureau de La Poste où un salarié était menacé de licenciement, les membres de l’AG se sont ainsi trouvés en plus grand nombre que les postiers, et des postiers ont ensuite participé à l’AG…
Ce type de démarche incite cependant aujourd’hui à s’interroger sur les pratiques à privilégier pour demain : est-ce que cela ne revient pas à faire du « parasyndicalisme », en palliant des pratiques syndicales basiques qui se seraient perdues ? Est-ce cohérent avec la critique du syndicalisme et l’objectif d’un changement radical de société ? Cela semble néanmoins le seul moyen de toucher des gens dans le privé comme dans la fonction publique.

Quelques pistes pour créer de la solidarité en actes

De façon plus générale, il est urgent de se pencher sur la faiblesse des courants révolutionnaires et sur les moyens d’y remédier. Les militant-e-s radicaux sont ultraminoritaires dans les mouvements, et pour la plupart ne connaissent pas de situation de conflit sur leur lieu de travail – hormis les personnes qui bossent dans de grosses structures où il peut y avoir une lutte avec un rapport de forces conséquent. Face à cette réalité, il est possible de réagir en estimant que la question du travail est dépassée – et que donc l’investissement militant doit se porter sur d’autres terrains avec d’autres références. Mais en réalité un tel constat est vrai en partie seulement : si des changements importants sont intervenus dans le rapport au travail, en termes d’identité collective et sur bien d’autres aspects, les conflits dans le monde du travail ne vont à l’évidence pas disparaître, et on ne peut de plus prétendre changer la société dans ses fondements sans les prendre en compte. Il s’agit en fait de questionner à la fois l’affaiblissement des prolétaires et celui des courants révolutionnaires : peut-on se satisfaire d’être dans l’éphémère ou l’illusoire en participant à un mouvement, puis en attendant le suivant pour voir s’il ira plus loin ? Ou en écrivant de beaux textes très radicaux dans un journal bien radical, mais sans être capable, dans le boulot au quotidien, de faire aux collègues la moindre proposition autre que se syndiquer pour mener la lutte ? Il faut plutôt, quand on milite dans un groupe, essayer de se doter d’outils collectifs afin de pouvoir intervenir là où l’on est, que ce soit au travail ou au chômage (par rapport à la CAF, à Pôle emploi…), et impulser une dynamique à partir de là plutôt que de se contenter de critiquer l’absence de dynamique en général.
Certes, apporter un soutien à des salarié-e-s en lutte n’a rien d’évident, dans une société où près de six millions de personnes sont au chômage, et peut-être quatre millions ont des emplois précaires et peu qualifiés – nombre de « carrières » mêlant chômage, intérim et autres CDD. Cela incite souvent à militer hors de son boulot. Cependant, une lutte dans un McDo ne concerne pas que le personnel de ce restaurant : il existe un si fort turnover dans de telles boîtes que cette lutte concerne finalement beaucoup de monde. Et si les salarié-e-s dudit McDo obtiennent une augmentation de salaire, les gens qui demain travailleront peut-être là en bénéficieront. De ce fait, le soutien « extérieur » à pareilles luttes ne mérite plus vraiment d’être qualifié comme tel. Les phénomènes de précarisation et de turnover peuvent ainsi servir à recréer une force sociale et à briser l’enfermement dans les entreprises qu’a produit le syndicalisme ; et si la centralité de la lutte n’est plus de nos jours seulement sur le lieu de travail, la question du travail demeure en revanche toujours au niveau de la classe.
Apporter ce soutien à des gens qui galèrent et résistent n’implique en rien que l’on définisse le contenu de leur lutte ou que l’on négocie à leur place, comme le font les syndicats en intégrant les salarié-e-s dans une structure de médiation entre le capital et le travail. Cela ne signifie pas non plus renouer avec les pratiques léninistes d’agitation et de propagande, qui visaient par des tractages aux portes des usines à éveiller la conscience des exploité-e-s en leur disant ce qu’ils-elles devaient penser. On doit au contraire essayer de favoriser au maximum l’autonomie collective et la solidarité entre personnes en lutte. Mais, pour ce faire, il faut avoir quelque chose de concret à offrir, et pas juste de beaux discours. Faute de quoi, proposer un soutien ne suscitera guère que de la méfiance, une peur que la lutte menée soit récupérée…
En région parisienne, des collectifs de militant-e-s ont apporté pendant des années un soutien extérieur à des luttes de salarié-e-s dans de petites boîtes ou de petites unités appartenant souvent à des multinationales (McDo, Accor, etc.). On trouve des expériences similaires en Espagne, en Italie, etc. Dans ce dernier pays, il existe ainsi le collectif Clash City Workers (3), qui possède des groupes dans diverses villes, et qui essaie d’effectuer ce travail de jonction entre secteurs en lutte et de privilégier une perspective de luttes à la base pour reconstituer une force de mobilisation sans médiation. Ce n’est pas là l’intervention d’un groupe politique extérieur à la lutte des classes, mais plutôt celle de prolétaires qui s’organisent en prévision des futurs affrontements. Avec la poursuite de la robotisation, même des emplois intermédiaires, dans l’informatique et autres, disparaîtront bientôt ; de plus en plus de gens se retrouveront à la rue, et ces pertes d’emplois entraîneront de nouvelles résistances et luttes. D’où l’importance de collectifs de solidarité présents sur les piquets de grève, dans les blocages et les rassemblements, qui popularisent les luttes (dans la rue et d’autres lieux de travail, sur Internet, dans les médias, etc.), qui recueillent de l’argent (en organisant par exemple des fêtes et en mettant à contribution des artistes), et qui acquièrent assez rapidement un rôle important dans le rapport de forces impulsé par les salarié-e-s, en même temps qu’une légitimité auprès d’eux. Ce sont là des luttes menées et dirigées de bout en bout par les salarié-e-s, auto-organisées donc, mais avec l’apport de soutiens extérieurs (à l’entreprise, pas au combat de classe) présents sur le terrain et agissant de concert dans des moments de confrontation partagés.
Beaucoup de gens sont aujourd’hui réceptifs à ce genre d’idées : avec le dernier mouvement, ils-elles ont commencé à se positionner sur des enjeux de classe – ce qui rend imaginable de développer des pratiques d’autodéfense et de solidarité de classe entre syndiqué-e-s et non-syndiqué-e-s, plutôt que d’essayer de ranimer telle quelle la « flamme » du mouvement contre la loi travail. Cette loi va faire des dégâts, c’est certain, mais beaucoup moins que ce qui se passe actuellement dans les caisses d’allocations familiales par exemple, où tous les contacts et démarches sont traités par Internet quand beaucoup de personnes ne maîtrisent pas cet outil, ce qui les laisse complètement démunies.
Il faut sortir d’une vision un peu trop spontanéiste des mouvements, qui les rend sans lendemain, obtenir des victoires politiques afin de capitaliser peu à peu et de retrouver des capacités de résistance. Parce qu’il y a des personnes politisées qui se mobilisent seulement lors des mouvements et désertent le terrain politique dans l’intervalle ; et qu’entre les groupes radicaux très restreints et un vrai mouvement social, il manque bien des formes d’organisation intermédiaires pour accueillir ces personnes que l’on rencontre et qui ont envie de faire des choses. Si l’on ne parvient pas à élaborer collectivement des projets communs, au sein par exemple d’une assemblée de lutte, elles repartiront dans leur coin, gagnées par le défaitisme et nous par un sentiment d’impuissance.
Enfin, ainsi que l’ont souligné des camarades grecs, comment éviter que ces assemblées et autres formes d’organisation autonome ne se retrouvent pas à être finalement de la chair à appareils syndicaux ? Même quand les syndicats affirment que des structures d’organisation à la base ne sont pas incompatibles avec les leurs, en effet, ils les combattent, les marginalisent ou les récupèrent…

Ce tableau assez noir de l’évolution économique et sociale, en France comme ailleurs, ne doit pas décourager, car un mouvement comme celui contre la loi El Khomri a prouvé que la soif d’un changement radical était loin d’être étanchée, et le besoin d’entendre un autre discours que celui du pouvoir et des médias largement ressenti. Autant de voix de se seraient pas élevées aux Nuits debout, autrement ; et les manifs qui ont permis d’engranger un début d’identité collective ainsi que quelques forces se seraient arrêtées avec les premières pluies. Lorsqu’on s’exprime clairement et qu’on agit de façon pertinente, on parvient à faire passer l’idée qu’une rupture avec l’ordre établi est nécessaire et possible. La critique des institutions politiques ou syndicales que portent les révolutionnaires est assez largement partagée. Un film comme Howard Zinn, une histoire populaire américaine rencontre beaucoup de succès et révèle, ou du moins rappelle, les nombreuses luttes qui se sont déroulées aux Etats-Unis, avec une remarquable ténacité malgré la féroce répression. En écho avec la situation actuelle, ces luttes rappellent qu’il est toujours possible de se battre, et que l’Histoire est un tissage de combats toujours renouvelés.
En conclusion, si certaines « victoires » s’avèrent démobilisatrices, des « défaites » comme celle contre la loi travail peuvent annoncer des luttes prolongées ou dans leur prolongement. C’est pourquoi nous devons poursuivre la solidarité qui s’est exprimée en refusant toute dissociation, et en développant au contraire les pratiques d’action et de défense collective qui sont apparues au cœur du mouvement contre la loi travail.

Décryptage de Paul Martin,
synthèse de Vanina

1.Cela l’a poussée entre autres, au Pays basque et en Corse, à porter plainte contre des « petits » syndicats comme LAB (Langile abertzaleen batzordeak) ou le Syndicat des travailleurs corses (STC) pour qu’ils ne soient pas reconnus comme représentatifs et n’aient de ce fait pas le droit de se présenter à ces élections.

2. Lire notamment, sur la grève des mineurs anglais de 1984-1985, Un peu de l’âme des mineurs du Yorkshire, de Jenny et John Dennis (L’Insomniaque, 2004).

3.Voir sur .1. sur http:// www.clashcityworkers.org/.

L’antirépression, un outil de la lutte parmi d’autres

Il y aura sans doute demain une multiplication de petits conflits, notamment avec la mise en application de la loi travail, où le patronat et les salarié-e-s s’affronteront lors des négociations entreprise par entreprise. Le mouvement peut avoir une suite là, si des réseaux d’action et de solidarité parviennent à se constituer horizontalement. Mais la solidarité devra également s’exprimer sur le terrain de l’antirépression, avec les innombrables procès qui vont avoir lieu, et les amendes ou peines de prison qui vont pleuvoir pour des actions menées pendant ce mouvement.
L’AG de Toulouse réalise déjà, à travers sa commission antirépression, un travail collectif avec des inculpé-e-s, pour préparer leur passage devant les tribunaux ; et, comme dans de nombreuses autres villes, elle a collecté de l’argent par exemple en organisant des opérations de péage gratuit. Cette AG propose maintenant de mener une campagne nationale contre la répression en septembre, avec comme axe principal l’affirmation que la lutte antirépression fait partie de la lutte sociale, et que l’on doit donner un contenu offensif et politique à la défense des inculpé-e-s, face à la police, au patronat et à la justice. Connaître les mécanismes de l’institution judiciaire, les modes de défense, pour être en mesure d’assumer une autodéfense juridique et politique est aussi crucial pour les mouvements que développer un argumentaire ou prendre des initiatives afin de renforcer ces mouvements et de leur apporter une possibilité de s’amplifier dans la durée.
Sur Nantes, le comité antirépression né du combat contre le projet d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes s’est élargi et étoffé au cours du mouvement contre la loi travail. Le 2 juillet, il y a eu par exemple une première soirée de soutien avec plus de 200 personnes ; elle était portée par la CNT, mais l’argent allait à la caisse de solidarité. Ce comité antirép permet d’assurer le suivi des dossiers des personnes poursuivies, incarcérées, etc. Il envisage d’ouvrir un lieu genre bourse du travail, qui aurait pour fonction d’apporter une solidarité envers des personnes en lutte dans leur boîte ou envers des mouvements sociaux en général en recréant du collectif à la base. Il y a eu une expérience de ce type à Rennes, avec la Maison de la grève : elle a constitué dans cette ville un pôle de lutte qui échappait aux syndicats, avant l’intervention policière musclée qui a entraîné sa fermeture en décembre 2015.
Parvenir à mettre en place une coordination de toutes les situations répressives locales favoriserait une dynamique politique offensive – y compris dans les « quartiers » – et une repolitisation.

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