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Libye, Un bateau qui coule en silence

samedi 25 avril 2015, par ocl-lyon

La situation politique actuelle en Libye est une situation de non retour, une situation qui se détériore de jour en jour. L’escalade dans la violence et l’intensification des opérations militaires radicalisent de plus en plus les groupes islamistes et les jettent dans les bras de l’Etat Islamique, qui en difficulté cherche une sortie, un territoire de repli, des fusils et quelques puits de pétrole. Plus de morts, d’attaques, d’enlèvements, de bombardements, d’affrontements, d’explosions, d’assassinats : une guerre sans nom, sans merci ni loi au quotidien comme c’est le cas en Irak, en Syrie, au Yémen. La société libyenne se disloque et s’effrite en mille morceaux malgré l’absence de clivages religieux entre sunnites et chiites ou autres sectes religieuses, clivages qui seraient soit disant la cause des guerres civiles qui se multiplient. Le clivage en Libye est à l’intérieur de cette secte polythéiste et mondiale qui a le capitalisme comme nom ; les armes, l’argent et le pouvoir comme divinité.


Un cauchemar au quotidien

Les Libyen-nes ont éliminé un grand dictateur et l’ont remplacé par des centaines de petits dictateurs ; ils ont tué un dieu vivant et ont gagné un dieu immortel. Ils ont été tellement frustrés de ne pas pouvoir voter, ils ont tellement désiré la « démocratie », qu’ils ont fait tout en double. Deux gouvernements, deux parlements, deux armées, deux premiers ministres, deux capitales et deux états, l’état libyen et le nouvel état : L’État Islamique (EI). Tout ce bazar pour « gouverner » tout juste six millions de personnes éparpillées sur un territoire immense entre la Méditerranée et le Sahara. L’état libyen est dirigé par deux Parlements et deux gouvernements rivaux, dont un, reconnu par la communauté internationale, siège à Tobrouk (à l’Est), réfugié sur un bateau pour commencer et aujourd’hui installé dans un hôtel. Force est de constater que ce pays traverse actuellement un désastre politique et social. Les Libyen-nes n’ont jamais à aucun moment, imaginé un tel scénario catastrophe. La Libye a été bombardée jour et nuit, pendant plus de sept mois, par les armées les plus féroces au monde, l’aviation des USA et de l’Otan, qui ont effectué 10 000 missions d’attaque et déversé plus de 40 000 bombes et missiles. Après la destruction totale des infrastructures du pays et l’assassinat de milliers de personnes, les Libyen-nes ont pensé pouvoir respirer. « Merci Sarkozy » était le mot d’ordre de la fête de la victoire des insurgés à Benghazi avec prière à genoux de Mustapha Abdel Jalil. Ce dernier est « secrétaire du Comité populaire général » de la Justice sous Kadhafi de janvier 2007 à février 2011. C’est lui qui demande par deux fois la peine de mort pour les infirmières bulgares (1999/2007). Au début de 2011, il est désigné président du Conseil National de Transition (CNT), progressivement reconnu sur le plan international comme représentant légitime du peuple libyen, M. Abdeljalil est l’ami de la France et de l’Otan, demandant l’intervention occidentale lors de la transition, il est aussi l’ami des Islamistes de tout poil. C’est encore lui qui n’a pas insisté pour désarmer les insurgés quand cela été encore possible, il ne s’est pas opposé au déplacement des populations de Tawergha et Beni Walid, qui errent dans des bidonvilles sans pouvoir retourner chez eux. Aujourd’hui encore, des milices, essentiellement de Misrata, continuent d’empêcher quelques 40 000 habitants de Tawergha, Tomina et Kararim de retourner chez eux, recourant ainsi à une forme de châtiment collectif pour des crimes qui auraient été commis par certains habitants de Tawergha durant la révolution de 2011. Ces déplacés se sont réfugiés dans des camps de fortune tout en demeurant exposés aux attaques, au harcèlement et à la détention arbitraire. C’est un fait que lorsqu’on pose les mauvaises questions on obtient de mauvaises réponses, avec un faux diagnostic, on a forcément un mauvais remède ! Et la révolution a déraillé dès les premiers jours. Aujourd’hui les gens commencent à y voir un peu plus clair et les mensonges de la période « révolutionnaire » propagés par les médias arabes, américains et français commencent à se dissiper, même si c’est trop tard, les gens s’interrogent sur le pourquoi du comment de tout ce merdier. En faisant le bilan, quatre ans après, personne en Libye ou ailleurs ne peut contester que Kadhafi et son régime dictatorial, sanguinaire et autoritaire était un « ange » comparé à ces fous de Dieu qui contrôlent le pays actuellement, massacrent sa population et pillent ses richesses. Cela ne signifie pas que la population libyenne regrette Kadhafi, bien au contraire, mais elle regrette de ne pas avoir pu mener à son terme, la révolution. Ce bilan cauchemardesque, on peut le faire à tous les niveaux de la vie quotidienne en Libye que ce soit sur le plan économique, politique, social ou culturel.

Sur le plan politique

Il s’agit de l’impossibilité totale d’arriver à un système quel qu’il soit, lisible par la population et assurant les services de base (éducation, santé, transport, électricité, eau potable, téléphone), services qui sont dans un total abandon et un état de délabrement honteux. Depuis pratiquement quatre ans aujourd’hui, la lutte de pouvoir entre les différents groupes politiques et groupes armés de tendances diverses a abouti à une scission en deux fractions distinctes. D’une part il y a, à l’Est près de Benghazi, le parlement de Tobrouk, issu des élections de 25 juin 2014 très peu suivies, dominé par la coalition de Mahmoud Jibril, l’Alliance des forces nationales (AFN). Considérée comme une alliance de libéraux, fondée en février 2012 elle réunit une cinquantaine d’organisations politiques, des ONG ainsi que des personnalités indépendantes. Ce parlement et son gouvernement dirigé par un ancien militaire Abdallah Al Theni a été appuyé par les forces du Général Haftar. Ce dernier a pris l’initiative en mai 2014, de mener une coalition militaire dissidente, « l’opération Dignité », afin de contrer l’emprise des milices islamistes sur la ville de Benghazi. Tout ce beau monde est soutenu par les instances internationales, dont la France, par l’armée égyptienne, l’Arabie Saoudite et les Emirats Arabes Unis. D’autre part à l’Ouest, on trouve à Tripoli, Fajr Libya, opération lancée par les Frères musulmans et leurs alliés, qui a pris le contrôle de la ville en août 2014 et y a installé un gouvernement parallèle, réactivant le Parlement sortant, le congrès général national (CGN). Il est soutenu par la Turquie, le Qatar et des groupes armés de la ville de Misrata, de la fraction d’Al-Qaïda, Ansar al-Chariaa (voir Courant Alternatif n°243, octobre 2014). Cette scission n’est pas aussi nette d’un point de vue géographique car à l’Est on retrouve l’armée du général Haftar mais aussi des groupes armés fidèles au parlement de Tripoli et d’autres groupes plus radicaux se réclamant de Daesh ou d’Al-Qaïda ; à l’Ouest, on trouve les groupes fidèles au Frères musulmans notamment l’armée de Misrata et divers groupes à Tripoli ; dans d’autres villes proches, on trouve en même temps des groupes qui soutiennent le général Haftar, notamment l’armée de Zintan.

Négociations

Après avoir allumé l’incendie, la communauté internationale, l’ONU, la France, l’Italie et d’autres, essaient -ou font semblant après les conséquences désastreuses en Afrique ou très récemment en Tunisie- de résoudre les conflits en Libye. Des réunions de « conciliation nationale » ont lieu à Tripoli, Malte, Genève, récemment au Maroc et en Algérie en présence de politiciens des deux camps et d’un envoyé de l’ONU, Bernardino Leon, pour négocier une trêve, un cessez-le-feu ou une gouvernance de conciliation, sans toutefois associer les véritables acteurs du conflit, c’est-à-dire les groupes armés considérés comme terroristes et par-là exclus de tout dialogue, même si on sait que par ailleurs il y a forcément des négociations secrètes. Les « amis » de la Libye (Etats-Unis, Allemagne, France, Grande-Bretagne, Italie et Espagne), ont rendu publique le 17 mars une déclaration commune dans laquelle ils affirment la nécessité d’une « solution politique » en Libye et appellent à la formation d’un gouvernement d’unité nationale qu’ils sont prêts à soutenir ; le représentant spécial du secrétaire général des Nations unies pour la Libye, Bernardino Leon, convoquera dans les prochains jours une série de réunions dans le but d’aboutir à la formation de ce gouvernement d’unité nationale. Ceux qui ne participeront pas à ce processus de réconciliation s’excluront de « la solution politique en Libye », ajoute cette déclaration. Dans le même moment où se déroule cette négociation, le général Haftar lance une offensive d’envergure pour reprendre Tripoli et faire pression. Donc point d’issue de ce côté, que ce soit par un gouvernement de salut national ou même en cas de division du pays en deux, trois ou quatre régions ; les luttes de pouvoir seront toujours d’actualité tant que des armes circulent partout et que n’importe quel parti politique peut avoir sa propre milice armée. La division en divers groupes (libéraux, islamistes au gré d’intérêts particuliers) de la bourgeoisie qui malgré tout reste unie en tant que classe, ainsi que les influences des diverses forces extérieures intervenant pour soutenir un camp contre un autre, entretiennent aussi des luttes de pouvoir sans fin.

D’un point de vue économique

La transition politique en Libye continue d’être prioritaire par rapport à l’économie, alors que le pays est toujours sans perspective d’avenir et en proie à des tensions et violences inouïes. L’attention des gouvernements est toujours portée presque entièrement sur les moyens d’asseoir leur autorité, d’avoir une légitimité, de rétablir l’ordre et de garder le pouvoir, en dépit des nombreux événements qui ont jalonné les quatre ans passés. Attaques contre des ambassades, assassinats politiques, enlèvements, démissions et remaniements ministériels, revendications des fédéralistes, prolifération d’armes sous le contrôle de milices et groupes radicaux présents sur le terrain, interventions extérieurs des différents pays, le Qatar, l’Egypte, l’Arabie Saoudite, La Turquie ... pour finalement aboutir à une guerre civile et à l’émergence de l’organisation État Islamique. Autant de facteurs qui retardent la reprise des chantiers du développement économique ou social dans un pays riche et peu peuplé. Entre temps, la production pétrolière a renoué progressivement avec la période précédent le soulèvement de février 2011 pour rechuter à partir de mi 2014. La détérioration de l’économie libyenne a des conséquences très graves sur la vie de toute la population, hormis la classe politique qui continue à s’enrichir. La majorité du peuple libyen ne touche plus de salaires depuis des mois, ce qui a pour conséquence la fermeture de services indispensables à la vie quotidienne et la rend insupportable avec des pénuries de gaz, d’essence, d’électricité, de farine, etc. Il n’y a aucun moyen de transport public, les aéroports bombardés ont été fermés, à l’exclusion d’un usage privé par les hommes politiques et les hommes d’affaires. Les pertes financières, en quatre ans, ont atteint des chiffres record, inimaginables avec des projets gigantesques de centaines de milliards interrompus ou restés en l’état inachevé depuis quatre ans ; il faudra d’autres milliards pour les démolir et nettoyer ces chantiers. Des milliers de projets d’infrastructure lancés sous le régime de Mouammar Kadhafi sont aujourd’hui à l’arrêt où, hormis dans le secteur pétrolier, les entreprises étrangères n’ont toujours pas repris leurs activités. « China Railway Construction Limited » a par exemple laissé trois chantiers derrière elle, dont la ligne ferroviaire Tripoli-Syrte, portant sur 4 milliards de dollars. De même pour la compagnie « Chemins de fer de Russie » qui réalisait le tronçon Syrte-Benghazi.

Les projets d’agrandissement de l’aéroport de Tripoli, que menaient les compagnies françaises Vinci et Aéroports de Paris (ADP), sont aussi en suspens, ainsi que des dizaines de projets de construction de logements et centres commerciaux, impliquant des entreprises espagnoles, brésiliennes, turques, allemandes, coréennes, russes, italiennes. Le ministre du Plan des gouvernements successifs a tenté depuis janvier 2012 la révision de plus de onze mille contrats, d’une valeur globale de 110 milliards de dollars. Mais le malheur des uns fait le bonheur de quelques autres, loi capitaliste numéro un ! Pendant la période de guerre et d’instabilité, toute une nouvelle classe s’est créée profitant de la situation. Actuellement des centaines de gens sont devenus millionnaires, voir milliardaires, grâce aux trafics en tout genre que ce soit celui des armes, de la drogue, de l’essence ou autres dérivés pétroliers, ainsi des tankers sont stationnés à la vue de tout le monde dans les ports de petites villes côtières. Mais le plus rentable est le trafic des humains, des travailleurs immigrés, venant pour la plupart d’Afrique pour traverser la Méditerranée vers l’eldorado. Quant au business officiel, il ne s’arrête pas non plus pendant la guerre, bien au contraire, il s’organise ouvertement. Le 9 mars 2015 où l’Union Européenne a organisé à Bruxelles, une conférence regroupant des hommes d’affaires libyens pour évoquer la situation économique et politique du pays, conférence sous l’égide des Nations Unies -mission de soutien à la Libye-, l’Union Européenne et la Banque Mondiale. En fin de conférence les Libyens ont annoncé la création de « The Libyan Union for Libyan Businessmen » (union libyenne pour les hommes d’affaires libyens) assortie de neuf recommandations dont la nécessité d’encourager le secteur privé de l’économie, la privatisation de certaines industries ou entreprises d’État comme les banques, les compagnies pétrolières, l’électricité, le téléphone et les transports. Autre recommandation, l’indemnisation des gros propriétaires terriens que l’ancien régime avait spolié en prenant leurs biens pour l’Etat avec en compensation aussi leur partenariat dans certains projets de construction de logements ou autres grands projets comme les aéroports, le chemin de fer, etc. Une autre recommandation concerne la levée ou la suppression des subventions de l’état sur les produits de base comme la farine, l’huile, le sucre, l’essence etc.

Le pétrole

Depuis plusieurs mois, le secteur pétrolier libyen est le théâtre d’une série d’attaques revendiquées ou attribuées au groupe armé EI qui contrôle certaines villes comme Derna, al-Baïda et Syrte. L’industrie pétrolière libyenne qui a été relativement épargnée, est durement affectée depuis quelques mois par la guerre entre différents groupes pour le contrôle des sites stratégiques. Avant la révolte de 2011, la production s’élevait à plus de 1,6 million de barils par jour, représentant 95% des exportations du pays et 75% de ses revenus. Elle est tombée à quelques 350.000 barils par jour en décembre 2014 après que Fajr Libya ait lancé une offensive pour s’emparer de terminaux pétroliers dans l’Est libyen. Cet assaut, qui avait provoqué des incendies dans des réservoirs pétroliers au terminal d’al-Sedra, avait été repoussé par l’armée. La Compagnie nationale de pétrole libyenne (NOC) a déclaré mercredi 4 mars 2015 « l’état de force majeure » dans onze champs pétrolifères du centre du pays, après la multiplication des attaques contre les sites pétrolifères de cette région. L’état de « force majeure », invoqué dans des circonstances exceptionnelles, permet une exonération de la responsabilité de la NOC en cas de non-respect des contrats de livraison de pétrole. La plupart des sites pétroliers sont à l’arrêt depuis plusieurs mois, en raison des violences et du fonctionnement au ralenti des terminaux d’exportation. 

La situation des femmes

Les femmes, comme partout dans le monde ont à se battre et résister un peu plus que la moyenne pour gagner ou conserver les mêmes droits et acquis que les hommes. Le combat en Libye pour les droits des femmes est dur, voire désespéré, dans une société ou le patriarcat se développe au lieu de reculer. Le chef de l’insurrection, précédemment cité, dans son discours pour fêter la libération du pays par la France et l’Otan, a bien annoncé la couleur : « A partir d’aujourd’hui, vous pouvez vous marier avec quatre femmes », M. Abdeljalil est considéré comme un homme modéré, très modéré même. En plus des inégalités sociales et économiques, les femmes subissent des agressions quotidiennes à tous les niveaux de la société dès qu’elles montrent une volonté de faire ou de dire quelque chose. Ces agressions peuvent aller jusqu’au meurtre, un nouveau phénomène inexistant avant 2011, l’assassinat sexiste. Mardi 24 février 2015, le corps de la militante et activiste Intissar Hassaïri, exécutée à Tripoli par balles, a été découvert dans le coffre de sa voiture. Intissar Hassaïri, activiste libérale et anti-islamiste, a cofondé le mouvement Tanwir (Lumières) avec Mahmoud Jibril, l’ancien premier ministre libyen. Elle a vivement condamné les 3 attentats aux voitures piégées à al-Qobba dans l’Est libyen du 20 février 2015 qui a fait 45 morts et près d’une centaine de blessés. Cet attentat a été perpétré par l’État Islamique en Libye en réaction au bombardement égyptien de la ville de Derna, représailles faisant suite à l’exécution de 21 travailleurs égyptiens. Intissar n’est pas la première femme assassinée en Libye pour ses positions politiques. Le 17 février 2015, un sniper a abattu Zeyneb Abdelkarim, femme de l’ancien directeur de la sécurité à Benghazi (lui aussi assassiné), qui était à bord de sa voiture avec ses enfants. Elle est morte 3 jours après à l’hôpital. Le 21 novembre 2014, Sara Dib (23 ans) a été assassinée par balles alors qu’elle prenait le volant de sa voiture garée devant son domicile à la Cité al-Andalous à Tripoli. Le 25 juillet 2014, la militante des droits de l’homme Salwa Boukaïkis a été tuée à son domicile à Benghazi. Le 17 juillet 2014, Fariha Barkaoui, membre démissionnaire du Congrès Général National (proche de la coalition de Fajr Libya qui contrôle la région de Tripoli) a été exécutée par balles alors qu’elle conduisait sa voiture à Derna. Le 29 mai 2014, la journaliste Nassib Miloud Korfana a été égorgée chez elle dans la ville de Sebha, au sud libyen. Des dizaines d’autres femmes moins connues et plus anonymes, sont tuées non seulement pour leurs opinions politiques, mais parce que ce sont des femmes.

L’armée et les armes

Le gouvernement de Tobrouk a demandé la levée de l’embargo sur l’importation des armes, -comme s’il n’y en avait pas assez !- sous prétexte que l’armée officielle libyenne, dirigée par le général Haftar nommé chef d’état-major en février 2015, n’a pas de moyens suffisants pour lutter contre le « terrorisme ». Il demande l’autorisation d’importer des chars et des avions de combat, ce qui n’est pas acquis ce jour, car il y a la crainte que ces armes soient utilisées contre des groupes rivaux non-« terroristes », le gouvernement de Tripoli et le parlement, ou qu’elles ne tombent entre les mains de groupes se réclamant de l’État Islamique ou d’al-Qaïda. Malgré la complexité apparente de cette situation, on peut conclure que le conflit entre islamistes -les Frères musulmans- et les libéraux, existe partout en Libye, à l’Est comme à l’Ouest et au Sud. De plus, une troisième force est entrée en jeu, c’est l’organisation de l’État Islamique qui peut être l’alliée objective des Frères musulmans, comme ne pas l’être. La date à laquelle EI a choisi de diffuser la vidéo de la décapitation des travailleurs égyptiens, n’est pas une étrange coïncidence, déclarant ainsi officiellement sa présence dans ce pays déchiré par la guerre, le jour du 4e anniversaire du commencement de la « révolution » libyenne le 15 février 2011 ; un "hommage" de mauvais goût qui ne respecte ni les vivants ni les morts. Suite à cet acte, l’armée égyptienne a bombardé des positions de l’organisation EI dans l’Est du pays en tuant plusieurs civils et appelé dans la foulée à une intervention militaire internationale. Une information du 3 mars 2015 précise que AbdelHakim Bellhadj, un ancien d’Al-Qaïda, ancien prisonnier des Anglais et des Américains et de Kadhafi, aurait rejoint l’EI. C’est une information qui a son importance -si elle s’avère exacte- car ce personnage a été chef militaire de Tripoli après la chute de Kadhafi et fait partie de Fajr Libya. Si l’EI a réussi à le recruter avec l’ensemble de cette coalition, Tripoli peut alors tomber entre les mains de l’EI. Et à la suite de cette nouvelle, on apprend que récemment il y a eu des affrontements et des combats dans la région de Syrte, entre les milices de Misrata et un groupe de l’EI. Or, normalement ces deux-là sont alliés objectifs contre leur ennemi commun qui est l’armée du général Haftar qui continue de bombarder leurs positions respectives. En fait, les milices de Misrata veulent prendre à contre pied le général Haftar (qui les assimile à des terroristes) en déclarant localement une guerre contre l’EI et ainsi trouver une légitimité auprès des instances internationales. Difficile de comprendre ou connaître les raisons de leur dispute : question de territoires, négociations non abouties ?

La situation est tellement complexe qu’à l’heure où cet article est rédigé la vie à l’intérieur des principales villes (sauf pour Benghazi) semble redevenue « normale » pour qui ne veut pas circuler, les déplacements étant très risqués. Les populations citadines sont prises en étau entre les diverses factions qui contrôlent les territoires. Les combats se déroulent en périphérie des villes ou près des sites pétroliers, souvent autour des casernes ou aéroports militaires. Les Libyen-nes se sont débarrassé-es du contrôle étatique pour tomber aux mains d’un contrôle armé de proximité. A Benghazi ce sont des combats de rues quotidiens, le général Haftar prédit la fin des affrontements d’ici une quinzaine de jours avec la libération de Tripoli et de Benghazi, et déclare ne pas connaître pas le vocable « négociation ». Sur quoi, alors, pourrait reposer une solution politique dans ces conditions guerrières ? A jouer au plus fort on gagne rarement la paix et c’est bien là le danger pour la population libyenne qui se trouve au coeur d’un enjeu qui la dépasse.

Saoud, OCL/Toulouse
23 mars 2015

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